Transfert et schizophrénie : C.Chaperot Criée 19 février 2015

Transfert et schizophrénie


En guise d’introduction je voudrais poser cette question toute simple :

Que fait-il que nous ayons, les uns et les autres choisi de passer autant de temps avec des personne diagnostiquées, ou réputées comme il était d’usage de le dire dans les années 70, schizophrènes ?

Il s’agit d’une relation fatigante, angoissante, frustrante, violente…

Il se trouve néanmoins qu’une partie de la population soignante a fait ce choix, celui de passer un temps considérable à dialoguer avec des personnes qu’on appelle schizophrènes.

Sans doute cette fréquentation est elle liée à une fascination, disons le mot, un contre-transfert, qui repose potentiellement sur plusieurs principe :

-Fascination pour son propre originaire qui transparaît dans la schizophrénie et qui nous est fermé par notre névrose ?
-Sadisme : on fait beaucoup de mal aux personnes schizophrènes, par nos comportements, nos médicaments, nos soins sous contrainte etc… en même temps qu’on leur fait du bien ?
-Maîtrise, conditionnement, contrôle de l’autre, emprise…

Mais aussi :
Rencontre avec un être non masqué, dévoilé, épure de sujet, ouverture sur les phénomènes élémentaires de la structure et du langage. La schizophrénie propose un prisme sur l’humain. D’ailleurs le regard d’une personne schizophrène sur le tissus social est souvent dévastateur et dénonce des impostures, la facticité consubstantielle de la névrose ordinaire.

Vous le voyez, j’aime un peu trop les schizophrènes, et je dois les protéger de mon encombrante affection, et du risque de ce que Lacan appelait l’érotomanie de transfert.
Je me sens une certaine proximité avec eux, une solidarité liée sans doute à mes propres failles plus ou moins colmatées par ma bêtise névrotique.

Jean Garrabé me faisait remarquer que mon livre s’intitulait « formes de transfert » au pluriel donc et « schizophrénie » au singulier. Je pense en effet que le transfert dans la schizophrénie est « singulier », comme tout transfert, mais également obéit à un nombre limité de formes, d’invariants, qui se retrouvent systématiquement, ce que je développerai.

En ce qui concerne le singulier de « schizophrénie », il entre en opposition avec la première appellation Bleulérienne « groupe des schizophrénies » en 1911 mais est conforme à ce qu’il a fini par nommer « la schizophrénie » en 1926.

La définition du transfert est connue, il s’agit de l’actualisation de vécus relationnels infantiles sur la personne du psychanalyste. Dans la schizophrénie et la psychose en général, parallèlement à ces vécus infantiles singuliers à chacun, existe un ensemble d’invariants, beaucoup plus présents que dans le transfert névrotique, ce que je viens d’évoquer. Comme nous le verrons, dans la schizophrénie, l’actualisation se réalise au mieux sur divers intervenants, des objets, des lieux, bref sur une institution qui peut être un psychanalyste et un psychiatre prescripteur, pour peu que ces derniers communiquent entre eux. Le transfert est volontiers dissocié, multi référencé. Abraham, en 1909, soutenait que les schizophrènes étaient « inaptes » au transfert car leur libido était repliée sur leur moi et donc indisponible pour investir l’analyste. Je soutiendrai, à l’inverse, et comme beaucoup d’autres thérapeutes de schizophrènes, que la personne du schizophréne est « hyper apte » au transfert. C'est-à-dire qu’il est menacé de se transférer intégralement dans l’Autre, de s’y engloutir. Sans structure tierce pacifiante, telle l’institution, il s’hyper transfère et s’annule. D’où le « négativisme », l’ironie hostile, le mutisme, le déficit, la persécution, etc… Le patient se protège.

C’est bien gentil, je propose de définir le transfert, mais quid de la schizophrénie ?
Certains auteurs pensent qu’il s’agit d’un faux diagnostic sans aucune validité (mais à forte fiabilité), comme David Franck Allen par exemple, d’autres qu’il s’agit d’une construction sociale d’exclusion de certains pour conforter l’unité du groupe, je vous renvoie aux travaux de Laing et Cooper…

Je proposerais une définition simple : une personne schizophrène est une personne chez laquelle des symboles ne sont jamais advenus. Ces symboles touchent au corps, et là je suis très pankowien, à la filiation et à la loi, et je suis très lacanien, à des secrets de famille, et me voilà disciple d’Abraham et Torok, à l’historisation des pulsions par la mère afin de les métamorphoser en désir, et je suis très Bionien ou disciple également de Aulagnier, etc…
C’est quoi un symbole ? C’est quand une chose représente une autre chose, et dans le psychisme une chose représente un ensemble d’autres choses. Prendre dans la main représente manger, le père représente l’interdit « implicite » (et non explicite) de l’inceste, etc… Mais il convient de préciser deux choses. Tout d’abord, si un symbole se définit par la représentation d’une chose par une autre, et donc plus exactement de plusieurs par une autre, c’est qu’il réalise une opération substitutive, le symbole est une matrice, un opérateur, une fonction. Exactement comme une fonction mathématique, le symbole réalise une opération, c'est-à-dire qu’il s’agit d’un processus actif.
D’autre part, la ou les choses représentées représentent elles aussi une ou des autres, dans un réseau infini d’articulations symboliques qui permettent le sens. Les symboles s’articulent entre eux et permettent la fonctionnalité corporéo-psychique. Cette manière de dire est assez fidèle à Freud, somme toute, il s’agit d’une possibilité de penser le psychisme, le langage, les images mentales conscientes ou inconscientes, assez simple, peu éloignée de la pensée de Joyce Mac Dougall ou de Meltzer (avec sa question du « mantèlement psychique »). Nous ne sommes pas non plus très loin de la conception freudienne du choix d’objet par « étayage ».

Dans la schizophrénie, avant la maladie, certains de ces symboles ne se sont pas formés, des parties de la personne ne sont pas reliées aux autres, il y a des scissions au sens de Benedetti. Une scission, c’est comme un clivage, mais sans porosité, la séparation est totale. Dans le clivage il existe une micro circulation entre les parties, par exemple le pervers dénie la castration maternelle et néanmoins par le fétiche tente de la compléter. Dans la scission cette tentative ne peut pas se réaliser.

Ces symboles ne se sont pas formés pour diverses raisons, parce qu’ils n’étaient pas formés non plus chez les parents, ou dans l’environnement plus large, parce qu’un secret de famille encrypté bloque certaines circulations, parce que les gênes qui organisent l’architectonie des synapses et dendrites ne favorisent pas une organisation cérébrale suffisamment performante qui faciliterait certaines symbolisations. D’ailleurs le fait, à l’inverse, que l’on soit plus ou moins doué dans tel ou tel domaine, ne dépend pas exclusivement de l’environnement, des stimulations précoces ou des identifications. Nous ne naissons pas tous avec le même cerveau et même chaque cerveau est spécifique avec des performances spécifiques. Donc n’oublions pas l’organe cérébral, dont on sait désormais qu’il peut se modifier par l’expérience et par la psychothérapie, dont on sait également qu’il a la faculté de fabriquer de nouveaux neurones et de nouvelles connexions. Je vous renvoie bien sur aux travaux de Kandel. De fait il n’est pas si imbécile de relier génome, neurones et symboles.

Donc avant la maladie certains symboles seraient défectueux et, face à des événements perturbateurs, désorganisateurs, certains « stress », ce que les cognitivistes appellent « facteurs de vulnérabilité », ce que j’appelle « carence de certains symboles », la personne se désorganise. Cette désorganisation peut se comparer à ceci : un pare-brise fissuré (carence de symbole) qui reçoit un gravillon : il se craquèle de partout. C'est-à-dire que la personne se scissionne encore plus, se multi-scissionne, bref se « dissocie ». La dissociation, qui est la maladie schizophrénique en elle-même comme le disait Bleuler, consiste en une généralisation du processus scissionnel.
De fait la personne va se recroqueviller et éviter toute nouvelle sollicitation désorganisatrice (hébéphrénie, autisme), ou bien perdre ses contours et recevoir son propre inconscient de l’extérieur sous forme de délire, d’hallucinations. Pour Benedetti l’hallucination et le rêve sont des équivalents.

Le travail du soignant, plutôt dire du groupe soignant, au moins deux qui se parlent, est donc d’aider le patient à rétablir des ponts entre les éléments éclatés, de rassembler la « personne puzzle » qu’est un schizophrène, d’aider à une réassociation. Cette réassociation peut se compléter d’une association des éléments qui ne l’avaient pas été primitivement. Dans un livre à paraître, co écrit avec une de mes patientes, ce processus de réassociation est décrit par le témoignage précis, détaillé, de ce qui ne fonctionne pas, et ce grâce au talent de ma patiente elle même. Je n’ai fait en écrivant avec elle que « border » et contenir son écriture, et l’écriture du livre a fait partie de la thérapie (Editions l’Age d’Homme).

Vous comprenez par là une de mes thèses : une certaine forme de travail analytique est possible avec les patients schizophrènes et la guérison de cette maladie est également possible. Eugène Minkowski le disait, Benedetti également, Lacan l’aurait dit en confidence, etc…  


Freud, découvreur du transfert psychanalytique, et Bleuler père, Eugène, constructeur  de la schizophrénie (un diagnostic est toujours une construction) se sont côtoyés et ont travaillés plus ou moins ensemble entre 1901 et 1910. On note qu’ils travaillaient à 780 km de distance, l’un à Vienne, l’autre à Zurich, et qu’ils ont fondé le principal de leur œuvre en même temps. Au départ Bleuler travaillait sur ce que l’on nommait depuis Morel puis Kraepelin « Démence précoce », qui allait devenir « schizophrénie » en 1911. Or Bleuler avait été saisi de retrouver dans le livre de Freud « L’interprétation des rêves » des mécanismes tel le « déplacement » ou la « condensation » qui étaient également présents au sein du discours des « déments précoces ». Il a donc demandé à Jung, son assistant, de faire un exposé en 1901, à la clinique du Burghölzli. Celui-ci s’exécute, c’est un succès. Il faut dire qu’à l’époque cette clinique, dont Bleuler était le 5° directeur, jouissait d’une excellente réputation, et que de nombreuses soirées de travail réunissaient les médecins, ainsi que les épouses de ces derniers. Jung rencontre Freud, se lie avec lui, Bleuler entretiendra une riche correspondance avec le père de la psychanalyse. Mais, Bleuler, n’adhérait pas à la thèse de l’étiologie sexuelle des névroses, qu’il confondait d’ailleurs, confusion toujours d’actualité, avec étiologie génitale. En effet, faut-il le rappeler encore, la génitalité n’est que la part libidinalisée de la sexualité anale puis orale. A l’occasion des réunions de travail le thème du rêve revenait régulièrement et les épouses des médecins ont commencé à raconter les leurs. Très rapidement Bleuler a demandé à ses collaborateurs de conseiller à leurs épouses de s’abstenir, tant le contenu onirique qu’elles relataient trahissait divers désirs principalement sexuels. Ainsi Bleuler refusait que la sexualité organise la psyché et n’adhérait pas au pansexualisme freudien tout en même temps qu’il s’effrayait de la limpidité sexuelle des rêves de ces dames. Clivage. Bleuler est l’inventeur de trois termes, schizophrénie, autisme (autoérotisme de Freud sans l’érotisme donc), et ambivalence. Or, d’ambivalence, sa relation à Freud n’en n’était pas dépourvue, et son transfert ambivalent sur Freud et surtout sur les thèses freudiennes évident. Il écrivait des lettres à Freud dans lesquelles il racontait ses rêves et demandait à Freud de lui démontrer scientifiquement que ses rêves comportaient un contenu sexuel. Freud interprétait, Bleuler réfutait, Freud lui disait qu’il s’agissait là de « résistance ». Il aurait fallu augmenter le prix des séances épistolaires, mais Freud ne le faisait pas payer. On voit là une première ouverture concernant le transfert qui est le transfert de Bleuler sur les thèses de Freud.

Et le transfert de Freud sur la schizophrénie ? Dans sa correspondance Freud écrira qu’il ne peut s’empêcher d’en vouloir à ces patients déments précoces de se tenir, dixit, si « éloignés » de lui. Le négativisme l’l’insupportait. En 1883 il a passé 5 mois dans le service de Meynert à examiner quasi exclusivement des déments précoces, ainsi qu’à lire les aliénistes qui traitaient de ces pathologies. Il n’était donc en rien ignorant en la matière, mais par contre avait su lire son propre contre-transfert. On a en tête ses réticences à l’application de la psychanalyse à ces pathologies, mais aussi son intérêt constant pour ce qui concernait les psychoses, il en a énormément parlé tout au long de son œuvre. Contre transfert négatif, fascination, mais aussi intérêt heuristique. En effet, et c’est une idée répandue, l’abord de la névrose est considérablement facilité par celui de la psychose. On dit même qu’un analyste qui soigne des psychotiques entend mieux les névrosés sur son divan.

Avant la mort de Freud très peu de psychanalystes osent s’opposer au surmoi freudien de la prudence extrême quant à l’utilisation de la méthode psychanalytique avec les schizophrènes, hormis Federn (à qui Freud adressait ses déments précoces, ambivalence toujours) et Ruth Mack Brunswick, qui reprendra la cure de « l’homme aux loups » après Freud, diagnostiquera une paranoïa, et inventera le terme de « psychose de transfert ». Comme dans la névrose, la psychose était supposée remplacée par le transfert lui-même.

Il est saisissant de constater le nombre de contributions relatives au traitement psychanalytique et donc aux spécificités du transfert des malades schizophrènes qui paraissent après 1939, c'est-à-dire après la mort de Freud. De nombreuses théories voient le jour qui abordent ces questions sous des angles différents sans pour autant être véritablement contradictoires les unes avec les autres.

Décrivons les principaux courants rapidement :

Il n’est pas si anachronique de commencer par Lacan, pour qui la psychose princeps était la paranoïa ce qui en fait un fidèle continuateur de Freud. Ainsi la schizophrénie apparaît comme une psychose déclassée dont Lacan a peu parlé sauf dans le séminaire 10, « L’angoisse », dans lequel il évoque une étiologie possible : le fait que la maman durant sa grossesse n’aurait pas été en mesure de se représenter son futur enfant, spéculairement, en image. Cette question du défaut de l’image et du rôle de la mère se retrouve ailleurs, chez de nombreux auteurs. Sur un dispositif de cure éventuel Lacan là encore est fidèle à Freud, il n’en dit strictement rien. Sauf qu’allonger un prépsychotique produirait invariablement un psychotique, et que le dispositif classique fauteuil divan n’avait aucune utilité en la matière, disant même que cela équivalait en barque à « ahaner sur le sable ». Ses élèves et continuateurs proposent des pistes qui ne guérissent jamais la psychose mais simplement « contiennent la jouissance » ou organisent une « suppléance » , c'est-à-dire proposent que la psychose reste psychose comme structure mais puisse bénéficier d’une stabilisation par un positionnement prothétique de l’analyste. J’y reviendrai et vous avez compris que je suis en désaccord avec cette position.

Federn insistait sur la fragilité du moi du schizophrène, trop peu investi par la libido qui erre désœuvrée, si bien que le moi ne peut exercer sa fonction défensive par le refoulement. Federn pensait devoir aider à un re-refoulement en incarnant le principe de réalité et en interprétant les fantasmes exprimés. Cela se rapproche de la posture d’un Racamier (« ambassadeur de la réalité »).

Rosen décrivait des mères perverses désirant inconsciemment la mort de leur enfant et prônait « l’analyse directe », forme intensive et hyper-interprétative, pour des cures courtes mais avec des séances de plusieurs heures, pouvant dégénérer en confrontation physique, ce qui arrivait régulièrement. D’un certain côté Rosen persécutait ses patients par un bombardement interprétatif, et cela avait des effets.

Séchehaye postulait une frustration par la mère des besoins primordiaux de son enfant, comme l’oralité, et proposait de refaire le parcours en donnant au patient ce qui lui a manqué, ce qu’elle nommait « réalisation symbolique ». Lacan, connu pour sa bienveillance envers les autres psychanalystes, disait « qu’il ne fallait pas donner le sein à quelqu’un qui ne l’avait pas demandé ». Le risque de cette conception peut être de favoriser une érotomanie de transfert, l’intérêt à contrario est de s’attaquer directement au symbole non établi.

Je ne vais pas pouvoir ici détailler les différentes thèses ou méthodes thérapeutiques comme dans le livre, cela ferait catalogue, citons néanmoins Pankow et sa logique des « phantasmes structurants » inscrits dans le « corps vivant », Aulagnier, l’école Kleinienne puis bionienne, les différents courants de Chestnut Lodge (Sullivan, From rechtmann, Searles, l’école du 13° à Paris avec Racamier, désormais Kapsambelis etc…. Et bien sur Benedetti que je tiens pour l’auteur de la meilleure synthèse.

Les thèses et méthodes thérapeutiques sont variées, mais non forcément contradictoires, disons que toutes reposent sur certain principes :
-L’analyste est interventionniste et engagé, il « descend aux enfers » (Pankow) et travaille activement. Le silence est largement contre productif.
-L’analyste ne se soustrait pas à la vue, il travaille en face à face ou s’il utilise le divan positionne son fauteuil à côté et non derrière.
-L’analyste est moins dans une visée de découvrement que dans celle d’un recouvrement, de raccordement des symboles défaits. Dans la névrose l’analyste « tire sur le fil du signifiant », comme à la pêche. Cela s’explique par le fait que le signifiant est comme le bouchon du pêcheur relié à un poisson inconscient. Dans la psychose le bouchon n’est plus ou n’a jamais été relié à un poisson, tirer dessus ne mène qu’à « défaire » un peu plus la personne. Le travaille de l’analyste correspondra à plonger dans la rivière tumultueuse et à retrouver le poisson perdu pour l’accrocher, et c’est le patient qui tirera sur le fil.

Je voudrais revenir sur un point esquissé tout à l’heure, la question de la performativité de la théorie, c'est-à-dire comment la théorie propose une prophétie auto-réalisatrice, ce qui engage véritablement notre responsabilité de thérapeutes.
La manière dont nous pensons la clinique, les théories qui gouvernent à notre écoute, propose une sorte de « moule » préformé d’accueil de la clinique et donc de son expression. Par exemple Kraepelin pensait qu’il n’était pas utile de parler aux patients déments précoces, qu’il suffisait de les observer, et par ailleurs était convaincu du pronostic fâcheux avec évolution démentielle quasi constante. Et bien effectivement ses patients évoluaient tous ou presque vers la démence, et quand cela n’était pas le cas il révisait son diagnostic. Le philosophe Habermas, un de nos grands penseurs contemporains explique très clairement cette idée ancienne : toute théorie comprend des soubassements idéologiques qu’il nous appartient de débusquer. Les personnes schizophrènes proposent une présence au monde et une présence à l’autre dérangeante, inquiétante, déstabilisante, cassant les codes et les évidences, refusant le contact ou faisant bruyamment irruption dans notre psychisme en y projetant tout un matériel chaotique, etc… De fait le soignant théoricien aura facilement le mouvement de se défendre par ce que j’appellerai des « représailles théoriques ». Le concept de forclusion du Nom-du-Père est à cet égard instructif. Il postule en effet que la psychose est irrémédiable pour séparer le monde des hommes en deux catégories étanches, les forclos et les pas forclos. Si les forclos commencent à trop ressembler aux non forclos on parlera de suppléance. Il s’agit donc d’une thèse qui porte le germe de la discrimination la plus élaborée intellectuellement, tout cela sous couvert de soigner. On notera que Lacan a parlé de cette fameuse « forclusion du Nom-du-Père » lors du séminaire 5 (et non du 3 comme on le croit trop souvent) pour ne plus en parler ensuite. Il parlera de « forclusion » tout court qui est rupture ou non avènement d’un symbole puis parlera dans une unique séance de son séminaire avorté « des Noms-du-Père », ce pluriel a toute son importance. Dans cette même ligne je proposerai que le patient ne peut nous dire que ce que nous sommes en capacité d’entendre. Soyons clair, je ne dis pas que nous entendons dans ce que le patient nous dit que ce que nous avons la capacité d’entendre mais bien qu’il ne peut parler que dans notre capacité d’écoute. La confidence et l’élaboration dépendent étroitement des oreilles du thérapeute. Puis enfin une autre idée : les élèves de Lacan se sont emparés du concept de « forclusion du Nom-du-Père » pour en faire une sorte d’étiologie mais sans interroger le fait que cette forclusion spécifique pourrait tout aussi bien être une conséquence de la catastrophe psychotique, un phénomène second en quelque sorte.

J’ai évoqué précédemment des invariants du transfert schizophrénique, comme il existe des invariants du transfert névrotique tel la séduction-institution-destitution hystérique qui cherche un maître sur lequel elle puisse régner. C'est-à-dire que comme toute clinique il existe un aspect général qui dégage des « catégories » nosographiques et, parallèlement, pour chaque individu perce une clinique de la singularité, un style, une dimension exceptionnelle. Bien entendu la psychanalyse se fixe comme objet le dégagement du singulier derrière le général, là où la psychiatrie générale s’attache plutôt à la dimension généralisable derrière la singularité. Mais les invariants généraux du transfert permettent à la singularité de se dévoiler, ils entrent dans ce que l’on nomme habituellement « le maniement du transfert », qui est une expression curieuse à différencier de « manipulation du transfert », c'est-à-dire de l’autre. J’entendrai ici transfert et contre transfert comme tout à fait indistincts.

On peut découper le transfert en trois dimensions utiles au raisonnement, imaginaire, symbolique, réel. Ce découpage relève de l’artifice puisqu’il n’est pas concevable de les penser véritablement séparés, chacun ne se justifiant que de son articulation synchrone aux deux autres. C’est le principe même des nœuds borroméens.

Disons quelques mots de ces invariants.

La dimension imaginaire peut s’aborder à partir du schéma R que Lacan propose, qui se compose d’organisateurs structuraux, de fonctions, pouvant se retrouver articulés aux imagos de l’enfance.

La posture M est celle de « Das Ding », la chose maternelle archaïque qui ne s’articule à aucun tiers et qui ne désire pas mais demande, une demande engloutissante tel un puits sans fond qu’il faudrait nourrir à l’infini, qu’il faudrait nourrir en s’y fondant, je dirais en s’y transférant, jusqu’à y disparaître. Le désir soignant et la volonté de trop bien faire peuvent paniquer nos patients schizophrènes à la façon d’un « je t’aime et je vais te manger ». C’est là où le tact intervient consistant à inventer un espace entre le « je vais te manger » et le « laisser en plan » de l’indifférence. Cette juste distance n’existe pas dans la schizophrénie alors qu’elle est naturelle dans la névrose, on en trouve le corolaire dans l’espace physique, le patient se tient le plus souvent ou trop près ou trop loin, spatialement parlant, la distance fluctue comme hésitante, la voix est trop forte ou trop faible. Trop vouloir le bien d’un patient peut le menacer et l’encourager à se défendre par le négativisme, tandis que le laisser en plan l’identifie au phallus non fonctionnel pour une chute en la place de l’objet a, clochardisation y compris intra-institutionnelle, ces patients qu’on ne voit plus.
La place grand I de l’idéalisation réciproque qui masque la haine (piège de « l’adoration du patient pour son thérapeute », très bien repérée par Racamier. Adoration du bébé en collage d’identification adhésive à sa mère (Esther Bick). Le thérapeute est toujours en risque d’y puiser une satisfaction narcissique qui gèle tout mouvement chez son patient. Un thérapeute heureux de la thérapis qu’il mène, idéalisé par son patient, fait généralement fausse route.
La place petit i de l’alter égo interchangeable et spéculaire stabilise le patient dans une familiarité imaginaire confortable mais qui ne laisse aucune place ni à la surprise ni au dévoilement.
 La place petit m est très importante, celle des vécus autistiques et morcelés, des scissions, des mondes désertiques ou chaotiques, intimes. Ici se comprend l’expression « descente aux enfers » de Pankow ou « l’être avec » de Benedetti ». Il s’agit d’entrer dans le monde du patient, délicatement, respectueusement, et d’épouser son mode d’être par identification avec lui et avec son monde. Ce monde principalement est composé d’images, le monde schizophrénique comporte des signifiants principalement imagés, comme dans l’inconscient névrotique ou le rêve. On peut comparer cela à ce que Searles nomme « symbiose thérapeutique » qui flirte souvent avec « fusion thérapeutique », une des sources de la fatigue des thérapeutes. Très récemment je recevais un patient que j’ai du mal à investir, je le trouve un peu lent et dégoûtant, il ne sent pas bon, et me bloque toujours le passage quand je veux le raccompagner, autrement dit l’expulser. Bref je le laisse en plan et il devient de plus en plus déchet en ma psyché et dans la réalité. Lorsque je le raccompagne à la fin de ce qui n’était pas encore une séance il me dit :
« J’ai la bouche un peu gelée car le chauffage est coupé chez moi ».
C’est vrai que notre relation est froide et que sa parole est rare, non fluide, gelée. J’ai répondu :
« On va rallumer un peu le chauffage, progressivement »
Et mon contre transfert s’est radicalement modifié, je me suis pris d’amitié pour lui qui me disait sa désolation et sa solitude sur sa banquise inconfortable que je participais à réfrigérer. Il s’agit de réchauffer mais « progressivement ». Ma satisfaction de constater cette ébauche de transfert travaillable  ne doit pas non plus s’apparenter à un « trop vouloir bien faire » dont j’ai parlé tout à l’heure. J’ai répondu à son image par une autre, à son diapason, je me suis accordé à son monde, ce que Benedetti appelle « image transformante » (traduction par Patrick Faugeras, je ne sais pourquoi il n’a pas dit « transformatrice »).

Dans le cadre du transfert symbolique, un des aspects dont je parlerai ici est la « restitution ». Toujours au sein du monde imagé et délirant, aider le patient à se réapproprier ce qu’il a projeté dans le monde extérieur, car ces projections l’affaiblissent d’autant. Toujours par images, créer des ponts entre ce qui est projeté et ce qui reste interne, c'est-à-dire produire des « symboles », des « symboles » partagés avec le patient, autrement dit accepté par lui suite à l’identification du thérapeute, facilitera la restauration ou la construction d’autres. Il n’est pas possible d’évoquer l’ensemble de ces repères invariants du maniement du transfert, les points importants étant :
-Trouver une juste distance entre demande engloutissante et laissé en plan, entre idéalisation aliénante pour le patient et narcicisante pour le thérapeute.
-Entrer dans le monde imagé du patient, descendre dans son horizon, son paysage, et répondre aux images par d’autres images. Les images du corps sont ici très importantes, quand un patient parle de son corps ou du corps de son thérapeute, il parle d’un symbole défait, ce que je ne pourrai développer ici.

L’institution, sa raison d’être, son ambiance symbolisante, la télépathie, les réunions.

Pierre Delion dit souvent que le setting analytique fauteuil divan est une institution à deux. Je lui ai déjà dit que derrière l’analyste se trouvait sigmund Freud, qu’une foule transférentielle habitait la pièce comme les personnages d’une pièce de théâtre. Et puis il y a le grand Autre du langage qui est là aussi. Tout cela il le sait parfaitement. Mais l’idée est excellente pour penser le transfert schizophrénique sur l’institution : l’institution devient un gigantesque divan animé de soignants et de soignés qui partagent au quotidien des temps à accomplir ensemble des actions. Cela peut commencer par écrire un journal ou boire un café. J’ai déjà souligné la menace pour une personne schizophrène que représente le transfert sur un thérapeute unique. Il risque de s’y transférer intégralement d’où la défense négativiste qui le sauve de l’hémorragie narcissique. Il s’agit donc de s’adapter aux possibilités de transfert des personnes schizophrènes en organisant un setting élargi : la psychothérapie institutionnelle. Chaque intervenant se trouve en position de réceptacle fragmentaire du transfert. Autrement dit chaque patient peut transférer une part raisonnable de sa problématique sur diverses personnes : il s’agit de ce que Oury appelait transfert dissocié. D’où le sens des réunions institutionnelles permettant par la libre circulation d’une parole transversale de rassembler ces fragments épars de transfert, de les rassembler, de reformer les symboles défaits ou d’en construire. Voir « le cas Lola ou les jambes cigarettes » publié dans le livre où je cite par le menu les phrases des soignants, assistantes sociales et dames de ménage inclus, qui ont permis de lire la clinique et d’aider Lola a moins souffrir suite à l’interprétation que l’équipe lui a proposé. D’autres fois il n’est nullement nécessaire d’interpréter, l’élaboration d’équipe modifiant sa contre-attitude soignante pour produire une ambiance « symbolisante ». Je ne reviendrai pas sur la nécessité de l’analyse institutionnelle, l’institution comme un individu, comme un Léviathan, ayant son histoire et ses symptômes.

Les personnes schizophrènes sont extrêmement sensibles aux phénomènes d’ambiance, ils sont pénétrés par l’ambiance. L’ambiance tient à de multiples facteurs qu’il ne sera pas possible de détailler ici en leurs mécanismes. Pour dire vite l’ambiance est en partie liée à ce que Oury, encore lui, appelait sous-jacence. La sous jacence représente l’inconscient institutionnel dont je parlais à l’instant, et les symptômes qui en découlent. Il importe de bien garder à l’esprit comme l’institution tend à adopter le fonctionnement psychique des patients, surtout la « scission » par effet de ce que Racamier appelait « projection scissionnelle ». Les institutions sont volontiers hébéphrènes, maniaques, idéalistes passionnées, mélancoliques, obsessionnelles, psychopathes qui passent à l’acte. Tout cela traverse nos patients et les blesse. L’ambiance est à mon sens un élément crucial du soin en institution.




Pour conclure, à défaut de parvenir à inverser peu ou prou le processus schizophrénique, essayons de ne pas l’aggraver en « tenant compagnie » à nos patients avec toute la gentillesse et bienveillance requise, sans trop les aimer non plus, et si possible en connivence avec eux.

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