mercredi 8 novembre 2017

XVI RENCONTRES de la CRIÉE 2018 L'imaginaire dans la Clinique Vendredi 01 et samedi 2 juin 2018

XVIèmes Rencontres de la CRIEE
Psychiatrie, Psychanalyse, Psychothérapie Institutionnelle

Les 1 et 2 juin 2018
au centre des Congrès de Reims

L’imaginaire dans la clinique


Nous avons travaillé les années précédentes sur « le Collectif à venir », ce qui nous a conduit à relire plusieurs séminaires de Jean Oury, mais aussi à revisiter la catégorie de l’imaginaire. L’enjeu des « praxis instituantes » pour reprendre le terme de Pierre Dardot et Christian Laval, nous a renvoyés à une première lecture de l’élaboration de Cornelius Castoriadis. Celui-ci produit très tôt la catégorie de l’imaginaire radical, à entendre dans ses deux acceptions : à la racine du sujet, mais aussi dans  son inscription dans les« productions imaginaires du social-historique ». Là où Lacan mettait le symbolique, puis le Réel, au cœur de la problématique du sujet, Castoriadis place donc l’imaginaire radical, manière de se détacher très tôt du structuralisme, de tout déterminisme, et de ce qu’il  appelle « la pensée héritée ». Il s’agit d’un tout autre imaginaire que celui du stade du miroir, puisqu’il évoque entre autres pour l’expliciter la possibilité d’envisager une composition musicale. Il s’agirait d’explorer cette piste de travail mais aussi toutes celles qui nous viennent de notre clinique des psychoses et des états-limites. De fait, de nombreux auteurs, dès lors qu’ils se sont confrontés à la clinique, ont produit d’autres conceptions de l’imaginaire : que l’on pense au « premier rassemblement » (coming together) de Winnicott, à  l'espace imaginaire de "l'autre scène" exploré par Octave Mannoni, à la gestaltung de Jean Oury, et à bien d’autres. Depuis longtemps, nous nous y trouvons à notre tour confrontés quand il s’agit de restaurer « l’image inconsciente du corps »(G. Pankow) abimée d’un patient, sa capacité à rêver, à s’ouvrir à la possibilité de l’amour. L’importance que nous accordons à la narrativité, mais aussi aux productions plastiques des patients, à leur accès à un espace imaginaire fait partie de notre souci quotidien. Notre propre capacité à rêver, fantasmer ce qui se joue dans l’espace du transfert ne saurait se réduire au seul registre du symbolique, alors que nous nous préoccupons de l’ambiance, du sensible et du tact. Enfin, nous ne pouvons plus penser ce qui se joue pour un sujet sans tenter de l’articuler avec ce qui se passe dans le Monde, et  donc aux « productions imaginaires du social-historique ». Est-ce une autre manière d’envisager la « double aliénation », concept crucial de la Psychothérapie Institutionnelle ? Sans doute, mais en insistant aussi sur la nécessité actuelle de repenser notre réalité clinique et institutionnelle en prise avec une « nouvelle raison du monde »(P. Dardot et C. Laval) néolibérale. Une raison qui  engendre une vision réifiée des sujets en souffrance, rabattement sur un imaginaire comptable, marchand, où chacun se trouve mis en concurrence avec tous.
Il nous resterait donc à repenser cette catégorie de l'imaginaire qui permet au sujet de soutenir une utopie concrète se passant de toute terre promise comme de toute réconciliation du sujet avec lui-même. Sans cette utopie, ce mirage nécessaire porté par l’illusion, comment  pourrions-nous  imaginer une vie désirable, condition indispensable pour un travail  qui élabore avec la psychanalyse le rapport du sujet à son "désir inconscient inaccessible"?
                                                           Patrick CHEMLA




Jeudi 31 mai à 20h30 au cinéma Opéra à Reims

Diffusion du film de Nicolas Contant
« Nous les intranquilles »

Suivie d'un débat avec le cinéaste et le groupe cinéma d'Artaud

« Nous les intranquilles » est un film collectif qui commence au centre Artaud, centre d’accueil psychothérapeutique. Le groupe cinéma du centre raconte la maladie, la thérapie, leur rapport au monde. Après un premier geste documentaire, le film devient participatif et met en scène son élaboration en collectif.
À travers leur autoportrait, les personnages cherchent à donner une image humaine de la folie. Ils s’amusent des idées reçues pour mieux les subvertir. En s’emparant tous ensemble du projet artistique, ils démontrent par l’exemple qu’un autre monde est possible.


Tolten ponctuera les Rencontres par des interventions poétiques

Vendredi 1 juin de 9h00 à 13h00

PRESIDENT :

DISCUTANTE : Pascale Hassoun

INTERVENANTES :

         Anna Angelopoulos
         Leslie Kaplan
         Radmila Zygouris

        


Vendredi 1er  juin de 14h30 à 18h00

6 ateliers
Atelier 1 : CLINIQUE

ANIMATEUR : Christophe Chaperot

INTERVENANTS :

         Guy Dana
         Thérèse Zampaglione et Michèle Portelette
         Equipe de Château Renault
         Equipe du Docteur Parviz Denis : Club Trouble (s) Fête, CH Les Murets
         Yacine Amhis et Christelle Guillemin



Atelier 2 : CLINIQUE

ANIMATRICE : Géraldine Delcambre

INTERVENANTS :

         Morgane Vattepin et Samuel Thivet
         Basma Hermi, Brahim Lounis et Khédija Alim
         Sarah Colin
         Eric Wargny
         Equipe du Docteur Christophe Chaperot


Atelier 3 : CLINIQUE ET TRANSMISSION

ANIMATRICE : Annie Topalov

INTERVENANTS :

         Autobus 975
         Benjamin Royer et Alfredo Olivera, et l'équipe d'Asnières sur Seine
         José Morel Cinq-Mars
         Laure Thierion
         Anne-Line Fournier
         Equipe IME La Pinède



Atelier 4 : CLINIQUE ET POLITIQUE 

ANIMATEUR : Serge Klopp

INTERVENANTS :

         Pierre Kammerer
         Françoise Nielsen
         Marie-France et Raymond Negrel
         Faïka Medjahed
         Docteur Alain Abrieu et son équipe







Atelier 5 : ENFANCES ET ADOLESCENCES

ANIMATEUR : Pierre Delion

INTERVENANTS :

         Loriane Bellahsen
         Michèle Benhaïm
         Danièle Epstein,
         Tristan Garcia Fons et Jean François Solal



ATELIER CREATION ET CLINIQUE

ANIMATEUR : Thierry Delcourt

INTERVENANTS :

         Simone Molina
         Mary Dorsan
         Blandine Ponet
         Laurence Marchand
         Docteur Sophie Sirère et son équipe



20H00 précises
Simone Molina et Thomas Chemla

"L’indien au-delà des miroirs" texte de Simone Molina, musique de Thomas Chemla.

La lecture sera suivie du repas pour les inscrits (avec apéritif sur table)

Samedi 2 juin de 9h00 à 13h00

Actualités de la Psychiatrie : (2 tables rondes)

ANIMATEUR : Philippe Bichon, Psychiatre, Collectif des 39, Clinique de La Borde.

INTERVENANTS :

         Humapsy, Association de patients.
         Association Culturelle du Personnel de Saint-Alban 
         L’UNAFAM Reims.
         Pascal Crété, FIAC ( Fédération Inter Associations Culturelles)
         Alain Abrieu, Psychiatre, AMPI (Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle).
         SERPSY : Soin Etude et Recherche en Psychiatrie.
         Patrick Sadoun : Président d’Autisme Liberté et du RAAHP (Rassemblement pour une Approche des Autismes Humaniste et Plurielle).
         Cécile Bourdais : Collectif des 39 Enfance.
         Victoire Mabit et Annick Lair : Le Fil Conducteur.
         T.R.U.C (Terrain de Rassemblement Pour l'Utilité des Clubs)
         Commission Psy, Soins et Accueil, Debout !!
INTERVENTION : Patrick Landmann, Psychiatre et Psychanalyste, Initiateur de l’appel « STOP DSM », Paris.




Samedi 2 juin de 14h30 à 18h00

PRESIDENT :  Heitor O'Dwyer De Macedo

DISCUTANT : Mathieu Bellahsen

INTERVENANTS :

         Pierre Dardot
         Françoise Davoine
         Patrick Chemla





INSCRIPTION
Vous pouvez vous inscrire dès maintenant
Renseignements et inscriptions auprès de :
Julie Mestrude : 06.62.49.31.82 - j.mestrude@epsm-marne.fr
 ou Sabrina Chibani
Tél. : 03.26.40.01.23 - Fax : 03.26.77.93.14  g04.extra@epsm-marne.fr
Centre de Jour A. Artaud - 40 rue Talleyrand - 51100 REIMS







Liste des Intervenants

Abrieu Alain : Psychiatre Chef de Service, AMPI (Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle), Marseille.
Alim Khédija : Aide-soignante, Reims.
Amhis Yacine : Psychiatre et Psychanalyste, Reims.
Angelopoulos Anna : Psychanalyste et Anthropologue, Paris.
Association Culturelle du personnel de Saint-Alban
Autobus 975 : Association d'étudiants en Médecine de Reims
Bellahsen Loriane : Psychiatre chef de service du centre Françoise Grémy, Paris 15, Psychiatre au CMPP Pichon Rivière Paris 10; association UTOPSY.
Bellahsen Mathieu : Psychiatre chef de service, Asnière sur Seine, association UTOPSY.
Bourdais Cécile : Mettre de conférence à l'UEFR Paris8, Collectif des 39 Enfance.
UNAFAM Reims, Les noms des intervenants seront sur le programme définitif.
Benhaim Michèle : Psychanalyste, Professeur de psychopathologie clinique à l'université d'Aix-Marseille (AMU), Responsable du master en psychanalyse, Auteur de  : "Les passions vides : chutes et dérives adolescentes contemporaines".
Bichon Philippe : Psychiatre, Collectif des 39, Clinique de La Borde.
Chaperot Christophe : Psychiatre et Psychanalyste, Chef de service, Abbeville.
Chemla Patrick : Psychiatre chef de service et Psychanalyste, Reims.
Chemla Thomas : musicien, Reims
Colin Sarah : Psychiatre et Psychanalyste, Reims.
Commission Psy, Soins et Accueil, Debout !!: Les noms des intervenants seront sur le programme définitif.
Crété Pascal : Psychiatre et Psychanalyste, Caen.
Dana Guy: psychiatre, chef de service et psychanalyste, président du Cercle Freudien
Dardot Pierre : Philosophe, Paris.
Delcambre Géraldine : Psychiatre, Reims.
Delion Pierre : Professeur de psychiatrie et Psychanalyste, Lille.
Delcourt Thierry : Psychiatre et Psychanalyste, Vice président du Syndicat National des Psychiatres Privés, Reims.
Dorsan Mary : Infirmière et Ecrivain, Paris
Epstein Danièle : Psychologue, Psychanalyste, membre du Cercle Freudien et de l'Association Psychanalyse et Médecine, Auteur de : "Dérives adolescentes : de la délinquance au djihadisme", Membre du CERT (Centre d’Etude des Radicalisations et de leurs Traitements), Paris.
Fournier Anne-Line : Infirmière, Reims
Garcia Fons Tristan : Pédopsychiatre et Psychanalyste, Auteur avec Jean François Solal de : "L'évènement juvénile ", Paris.
Guillemin Christelle : Psychologue, Reims
Hassoun Pascale : Psychanalyste, Paris.
Hermi Basma : Aide-soignante, Reims.
Humapsy, Association de patients, Reims.
Kammerer Pierre : Docteur en psychologie, Psychanalyste, Grenoble.
Kaplan Leslie : Ecrivain, Paris
Klopp Serge : Infirmier Cadre de santé en retraite, Collectif des 39, Ville Evrard.
Lair Annick : Le fil conducteur, Paris.
Landmann Patrick : Psychiatre et Psychanalyste, Initiateur de l’appel « STOP DSM », Paris.
Lounis Brahim : Aide-soignant, Reims.
Mabit Victoire : Le Fil conducteur, Paris.
Marchand Laurence : Psychanalyste, Reims.
Medjahed Faïka : Psychanalyste, Alger.
Molina Simone : Psychanalyste et Écrivain , Présidente du Point de Capiton,Vaucluse.
Morel Cinq-Mars José : Psychanalyste, Paris.
Negrel Marie France : Infirmière psychiatrique à la retraite, Marseille.
Negrel Raymond : Infirmier psychiatrique Cadre de santé à la retraite, Marseille.
Nielsen Françoise : Psychanalyste, Paris.
O’Dwyer de Macedo Heitor : Psychanalyste, Paris.
Olivera Alfredo : Psychologue clinicien (Asnières sur Seine), fondateur de la Radio Colifata à Buenos Aires et de la Radio Sans Nom.
Ponet Blandine : Infirmière à la retraite, Ecrivain, Toulouse.
Portelette Michèle : Infirmière, Reims
Royer Benjamin : Psychologue, Asnières.
Sadoun Patrick : Président d’Autisme Liberté et du RAAHP (Rassemblement pour une Approche des Autismes Humaniste et Plurielle), Paris.
Solal Jean-François : Psychiatre et Psychanalyste, Auteur avec Tristan Garcia Fons de : "L'évènement juvénile ", Paris
Serpsy : Soin Etude et Recherche en Psychiatrie, Toulouse
Sirère Sophie : Psychiatre Chef de Service, Marseille.
Thierion Laure : Psychologue, Reims.
Thivet Samuel : Infirmier, Reims.
Truc : Terrain de Rassemblement Pour l'Utilité des Clubs (Les noms des intervenants seront sur le programme définitif).
Tolten : Poète décalé, Montpellier.
Topalov Annie : Psychanalyste, Paris.
Vattepin Morgane : Infirmière, Reims.
Wargny Eric : Pédopsychiatre, Chef de service, Épernay / Châlons-en-Champagne.
Zampaglione Thérèse : Psychologue et Psychanalyste, Reims.
Zygouris Radmila : Psychanalyste, Paris.
Equipe Château Renault : Psychiatrie adultes (Les noms des intervenants seront sur le programme définitif).
Equipe du Docteur Parviz Denis : Club Trouble (s) Fête, CH Les Murets (Les noms des intervenants seront sur le programme définitif).
Equipe IME de la Pinède à Jacou : Institut Médico-educatif, près de Monptellier (Les noms des intervenants seront sur le programme définitif).





Bulletin d’inscription

XVIèmes Rencontres de La C.R.I.E.E.
L'imaginaire dans la clinique

Vendredi 1 et Samedi 2 Juin 2018

+ jeudi 31mai 2018 diffusion au cinéma l'Opéra de Reims
du film de Nicolas Contant "Nous les intranquilles"

M…………………………………………………………………………………………..……….……..
Adresse ……………………………………………………………….…….….……………………...
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Mail ………………………...…………………………………………………………………………...

Tel ………………………………………………………………………………..……………………….

Au titre de la Formation Continue :       

 260 € (incluant les deux repas de midi et les actes des Rencontres et la projection 
du film le jeudi soir)                                                                                      

Sera présent à la projection du film         
Ne sera pas présent à la projection du film 

Déclaration d'activité enregistrée sous le numéro : 21510164151
auprès du Préfet de la région Champagne-Ardenne
N° SIRET: 442 941 365 00029 - Code NAF : 9499Z

A titre individuel :

Inscription au Colloque :                                    130 €                              
Repas vendredi midi :                                           25 €                               
Repas samedi midi :                                             25 €                               
 Inscription étudiant, chômeur (sans repas) : 20 €  par jour             

Projection du Film "Nous les intranquilles" :    4 €                              
                Repas festif du vendredi soir :            50 €                              


Renseignements et inscriptions :
Julie MESTRUDE au 06.62.49.31.82 / mail : j.mestrude@epsm-marne.fr
ou Sabrina CHIBANI
Centre de Jour A. Artaud – 40 rue Talleyrand – 51100 REIMS
Tél. : 03.26.40.01.23 – Fax : 03.26.77.93.14 / Mail : g04.extra@epsm-marne.fr

 *Chèque à l’ordre de la CRIEE



mercredi 1 novembre 2017

"Vers la destruction du métier de soignant en psychiatrie ?" Serge Klopp Oct 2017

Vers la destruction du métier de soignant en psychiatrie ?

J’ai eu la chance de faire partie de cette génération d’ISP (Infirmiers de Secteur Psychiatrique) qui a inventé son métier.
Je suis entré en psychiatrie en 1978. C’était une époque, d’intenses débats et où l’on était persuadé qu’on allait tout changer, y compris en psychiatrie. Ces débats théoriques et politiques, nous les menions en cours avec les moniteurs du Centre de Formation, en stage avec les infirmiers et les psychiatres.
La formation d’ISP avant le diplôme unique de 1992, ne comprenait pas seulement plus de psychopathologie qu’aujourd’hui, mais nous inculquait une culture du sens et de l’engagement dans la clinique du sujet. Si, après l’obtention du diplôme, nous étions dorénavant autorisés à exercer le métier d’infirmier, on nous a expliqué que notre métier nous ne l’apprendrions vraiment que tout au long de notre carrière, à condition que de faire l’effort de continuer à lire, se former, s’interroger.
Tout au long de ma carrière d’infirmier, puis de cadre soignant, j’ai pu explorer et défricher de nouveaux territoires, dont celui de la psychothérapie. Psychothérapie qui même pour les ISP nous semblait interdite, chasse gardée des psychologues et des psychiatres. C’est pourtant sur cette question que le « groupe de Sèvres » s’était disputé à la fin des années 50.
J’ai également pu inventer et animer une structure d’accueil pour adolescents.
Attention tous les Infirmiers de Secteur Psychiatrique n’ont pas eu ce parcours. Nombreux sont ceux qui se sont contentés de faire leur travail, sans se poser plus de question. Mais, la minorité engagée a, dans les années 80 et 90, réussi à faire évoluer la psychiatrie. Nous espérions même faire disparaître les chambres d’isolement.
Ce fut possible parce que nous étions très engagés. Nous nous définissions d’ailleurs comme des militants de la psychiatrie.
Lorsque je me heurtais à un obstacle (opposition du Médecin Chef, des collègues, blocages de l’administration,…) je n’ai jamais renoncé. Mais en ayant conscience que si je voulais y arriver, il me fallait à la fois travailler pour me doter d’une argumentation théorique solide et ne pas rester isolé, en me trouvant des alliés. C’est ainsi que je me suis engagé d’abord dans l’Association Scientifique Paris Maison Blanche, pour m’appuyer sur des alliés dans l’hôpital de Maison Blanche où j’exerçais à l’époque, puis dans les réseaux de la Psychothérapie Institutionnelle. Je m’y suis nourri et formé tout au long d’échanges riches que j’y ai eu.
Ces engagements se nourrissent de mon engagement politique et syndical et réciproquement.

Je me rends compte qu’aujourd’hui un tel parcours parait non seulement impossible, dans la culture infirmière actuelle, mais ne fait même pas envie. Pourquoi ?
Nous subissons depuis les années 80 et la « Génération Mitterrand » qui prônait l’individualisme et le désengagement collectif, une intense campagne idéologique visant la réification des individus au travers d’une « culture » de l’hédonisme, où tout serait acquis, où la moindre frustration devient intolérable et source d’angoisse.
Culture de l’hédonisme, doublée aujourd’hui d’un dressage comportemental qui commence dès la petite enfance avec les écrans.
Alors que l’on s’émerveille sur les capacités des enfants à utiliser ces outils, considérant que c’est un signe d’intelligence, il ne s’agit en fait que de l’acquisition d’une technicité opératoire développant plutôt « l’abrutissement ». Il n’y a plus d’espace pour l’imaginaire.
D’où non seulement l’incapacité de certains enfants à jouer, mais surtout le fait que ces situations de jeu où c’est eux qui doivent inventer l’histoire, les mets dans une situation d’angoisse terrible. Révélant, ce que j’appellerait une atrophie de l’imaginaire entraînant un handicap de la relation sociale.
Dans notre société de consommation des loisirs, la vie ce serait le divertissement.
Le travail n’aurait d’autre objet que de permettre de se payer ces loisirs, qui au final coûtent cher. Le travail ne saurait en aucun cas être source de satisfaction.
Dans la santé et en psychiatrie, cette réification est nourrie de manière particulière.
D’abord on fait croire aux nouveaux diplômés que puisqu’ils ont obtenu leur diplôme, ils connaissent leur métier, et n’ont plus besoin de se prendre la tête pour l’apprendre.
Les anciens étant pour la plupart dans les structures ambulatoires, les nouveaux diplômés sont essentiellement affectés dans les UHTP (Unités d’Hospitalisation Temps Plein) et se retrouvent entre eux. C’est de ceux là que je vais parler.
Lorsqu’ils se trouvent à travailler avec un infirmier de ma génération, qui leur conseille d’aborder ce patient plutôt de telle manière, ou qui essaie d’expliquer que si le patient crie et insulte, c’est le symptôme de la maladie et de son angoisse et il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, ils refusent toute transmission. Et répondent souvent : « Je connais mon travail, je sais ce que j’ai à faire ! », « Je ne suis pas là pour me faire emmerder et insulter par les malades ! ».
Si un ISP se retrouve en UHTP, cela peut aller jusqu’à son isolement au sein de l’équipe parce que c’est lui qui ne sait pas et fait n’importe quoi avec les patients.
Dans leur formation, l’étude de la psychopathologie et de la théorie psychanalytique est réduite à sa plus simple expression. Ils sont démunis face à la folie qui redevient insensée. Si on ne comprend pas celui qu’on est censé soigner, on va se focaliser sur le symptôme qu’il faut éradiquer.
Et là on glisse d’une fonction où il s’agissait de soigner un sujet, à une fonction où il est question de traiter des symptômes ou des troubles.
Pourtant ils sont tous là, parce qu’ils veulent exercer un métier relationnel au service des autres !
Mais dans la culture totalement imprégnée de l’idéologie dominante qu’ils se fabriquent dans les IFSI, puis dans les équipes d’hospitalisation, la relation est en surplomb.
« Le malade c’est lui. Moi je suis normal. ». Inutile que je fasse un travail sur moi pour comprendre l’autre.
Ça, ça existait déjà il y a 40 ans. Mais ça croise un autre phénomène qui devient de plus en plus prégnant, dans notre civilisation de la connexion et de l’interconnexion. C’est la difficulté de se confronter à l’autre. A se mettre à sa place, surtout s’il ne rentre pas dans les cases. Dans ces cas, l’autre est vécu comme un perturbateur. Et de perturbateur à agresseur, il n’y a plus de nuance. Si l’on est agressé, l’on est tout de suite entraîné dans le rapport de force.
C’est terriblement bien  illustré dans le film de Ken Loach « Moi Daniel Black ».
Cela, joue également dans les rapports au sein de l’équipe. Parce que si la loi du groupe joue à fond, dans le même temps, il n’y a plus aucune solidarité au sein du groupe.
Chacun travaille dans son coin, en ayant le sentiment d’être le seul à faire correctement son travail et passe son temps à dénigrer le travail des autres.

Puisque les soignants savent ce qui est bon pour le patient, celui-ci doit faire ce qu’on lui dit. Si le patient est récalcitrant, il est normal qu’on le recadre et que s’il persiste on l’enferme.
Ils ne sont pas engagés dans la relation, ils n’ont même pas conscience que le transfert ça existe et que ça les agit.
Quoique. N’est-ce pas pour éviter d’être malgré tout pris dans une relation transférentielle, qu’ils ont adopté une stratégie du nomadisme. Ils changent de service tous les 2/3 ans, alors qu’on nous disait lorsque nous arrivions dans une unité que le soin relationnel se construisait sur la durée et que certains patients allaient partager notre vie tout au long de notre carrière.
Ils n’imaginent même pas qu’ils puissent être détenteurs d’une capacité psychothérapique.
Ce qui est valorisé comme thérapeutique aujourd’hui, c’est éventuellement l’entretien médical, en tout cas ce n’est certainement pas la relation singulière de ce soignant avec ce patient. Ce qui soigne de manière certaine c’est les médicaments !
Du coup, les soignants sont interchangeables.

Tous ces phénomènes sont renforcés institutionnellement par la logique sécuritaire et par la démarche qualité.
La sécurité c’est l’absence de sentiment de danger, ce qui permet au sujet de s’engager dans le travail et de prendre des risques. A contrario, le sécuritaire est fondé sur le présupposé que nous serions tous et constamment en danger. Pour se mettre en œuvre sur la durée il nécessite d’entretenir le sentiment de danger. Il est donc antinomique avec la recherche de sécurité.
Le sécuritaire est particulièrement entretenu par les formations à la gestion de la violence qui sont quasi obligatoires pour tous les jeunes diplômés et l’obligation de porter le bip PTI (Protection du travailleur Isolé)
Il y a 40 ans on ne nous parlait pas de violence. Mais on nous expliquait « Quand l’angoisse d’un patient commence à monter, si tu ne l’apaises pas tout de suite, une heure plus tard tu risques de te prendre une baffe. Mais ce sera parce que tu n’auras pas fait correctement ton boulot ! »
Aujourd’hui si on est face à un patient qui monte, on ne fait plus appel à la capacité du soignant à apaiser cette angoisse (ce qui peut prendre du temps), on déclenche le PTI et dans les instants qui suivent les collègues sont là pour établir le rapport de force. Ça finit généralement en chambre d’isolement et pour peu qu’il se débatte, il est contentionné !
Pour les soignants, ça finit souvent en accident du travail !
La peur des soignants devient un élément permanent des lieux de soins. Ce qui a pour effet de potentialiser l’angoisse des patients.
D’où cette explosion des mises en chambres d’isolement et du recours à la contention que tout le monde ne peut que constater.
Jean Claude Pénochet, lorsqu’il était encore président du SPH à déclaré : « Quand une équipe a peur il est certains que le médecin va prescrire des contentions. » Ajoutant « la contention est un indicateur de la bonne ou de la mauvaise santé de la psychiatrie. Plus la psychiatrie va mal, plus la contention sera utilisée. Aujourd’hui, la psychiatrie va très mal ! »
Mais comment se fait-il que ces collègues n’aient pas conscience que ce n’est pas ça soigner ?
C’est parce qu’ils font ce que prescrit la « démarche-qualité » et la certification.
La qualité du soin ne se mesure plus à l’effet sur le sujet, mais à la manière dont on a appliqué le protocole.
Le soignant, de l’aide soignant au psychiatre, n’est plus que l’opérateur des protocoles établis par la « cellule-qualité ». Il est totalement enfermé dans les réponses prédéfinies d’arbres décisionnels de plus en plus étroits.
Il est dépossédé de son métier !
Dans cette conception de la psychiatrie, patients, comme soignants, sont totalement réifiés.
Au travers de cet exemple de la psychiatrie c’est toute une conception de l’homme dans notre société qui est en cause. Nous vivons une révolution anthropologique visant à fabriquer l’Homme réifié, qui n’ait plus la capacité de se penser ni de penser sa place dans le monde, et donc incapable de peser sur la réalité et de la transformer.
Cela se mesure sur le terrain des luttes sociales, où la victimisation tend à remplacer la revendication. Où l’arrêt de travail n’est plus le résultat d’un appel à la grève, mais d’un certificat médical.
Regardons la lutte des Huber, en tout cas, ceux que j’ai entendus dans les médias.
Ils ne luttent pas pour obtenir les mêmes conditions de travail et de rémunération que les taxis, mais ils luttent pour que se réalise le rêve qu’on leur a vendu à savoir qu’ils gagneront beaucoup en travaillant peu !
Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas les soutenir, mais que nous avons un gros effort d’ouverture et de créativité, à faire pour construire du commun et empêcher cette révolution anthropologique !
Et, que nous aurons, tous ensemble, la force de briser les chaînes de notre servitude volontaire.

Pour conclure je citerai mon ami Roger Ferreri : « C’est pas parce que c’est pire qu’avant, qu’avant c’était mieux ! »

"MADAME LA MINISTRE, JE LE DIRAI ENCORE, ET DE PLUS EN PLUS FORT" François Ruffin et la psychiatrie



François RUFFIN le 27 octobre 2017


"MADAME LA MINISTRE, JE LE DIRAI ENCORE, ET DE PLUS EN PLUS FORT" (Feat Agnès Buzyn)



Quand la Ministre de la Santé, Agnès Buzyn essaye de défendre l'état de la psychiatrie en France, François Ruffin lui répond...

mercredi 18 octobre 2017

AMPI 2017 L’imaginaire instituant du quotidien P.Chemla

Texte pour l’AMPI 2017
L’imaginaire instituant du quotidien
Faire de la vie quotidienne un concept relève d’une décision ancienne pour la PI, et d’une décision courageuse. A un moment où la plupart des analystes disciples de Lacan ne s’intéressaient qu’à une conceptualité de plus en plus éloignée de la clinique, Oury et les autres insistaient ainsi sur la nécessité de penser la praxis quotidienne.
Certes comme je l’ai déjà raconté ici à Marseille, je dois à mes patients de me l’avoir fait découvrir très tôt, m’écartant ainsi radicalement d’une dérive idéologisante où il s’agirait que le sujet, l’homme malade en l’occurrence, s’adapte à une théorie qui précède la rencontre. La psychanalyse, et la PI par extension, ne saurait être l’application d’un savoir même très élaboré à une psyché en souffrance. Freud nous conseillait déjà en son temps de suspendre tout savoir pendant le temps de la séance pour pouvoir écouter l’analysant. Ce qui n’implique en aucune manière un dédain pour le savoir, mais insiste sur les effets de vérité qui peuvent surgir dans la rencontre et constituent par strates successives un savoir de l’après-coup.
Temporalité essentielle pour évoquer le concept d’inconscient freudien, et construire un corps de savoir en perpétuel chantier. La déconstruction chère à Derrida participe de la démarche freudienne, mais dans le travail analytique, et en particulier dans les configurations psychotiques ou border line, nous éprouvons très fortement la nécessité des « Constructions dans l’analyse » (Cf le texte éponyme de Freud dans Résultats, idées, problèmes Tome2).
Il n’est pas anodin que je me sois formé d’abord et en premier lieu, avant même ma rencontre avec la PI dans les années 80, par le biais de réunions d’autogouvernement avec les patients lors de mon début d’internat en 1975, lorsque j’étais orienté par les thèses basagliennes. Je les ai menées avec un savoir que je croyais issu de mon expérience politique à la Ligue, mais qui devait déjà beaucoup à mon arrière-pays, ce que j’appellerai « la zone traumatique algérienne ». Quand bien même cette zone ne s’exprimait alors que par ce que j’ai nommé bien plus tard,  dans l’après-coup de l’analyse personnelle« énergie du désespoir ». Ainsi au-delà de l’idéologie avancée sur le devant de la scène, on discerne une sorte d’arrière-scène, de soubassement, de Gründ, qui détermine le thérapeute bien plus qu’il ne le croit ou ne veut le savoir. Ce qui me semble déterminant chez nombre de thérapeutes de psychotiques : pour avoir envie de partager le quotidien de patients aussi perturbés et perturbants, il faut bien y trouver des zones de partage, voire même de la satisfaction ou du plaisir.
Beaucoup plus tard à St Alban, j’entendis Oury affirmer tranquillement qu’il s’était senti tout de suite plus à l’aise avec les fous qu’avec les prétendus normaux. Affirmation que je pris d’abord pour une provocation tant elle heurtait une zone encore profondément refoulée de mon côté. Je pense maintenant que ce point de vérité quelque peu scandaleux de la rencontre est essentiel, quand bien même le thérapeute aurait poussé son analyse suffisamment loin pour qu’elle ne cesse jamais. Et que ce point-là témoigne chez les créateurs de la PI d’une urgence à créer une vie quotidienne vivante, mais aussi de la difficulté de la transmission de l’analyse avec les psychotiques. Bien sûr on peut entendre aussi la dimension du précaire qui court tout au long du propos de J.Oury dans le beau film de Martine Deyres.
Récemment une stagiaire psychologue venue passer quelques jours au centre Artaud pouvait me tenir un propos qui confirmerait cette hypothèse : elle trouvait ce lieu vraiment très bien, mais ce n’était pas pour elle, car elle avait compris en y venant qu’elle ne supportait pas une telle intrusion de l’autre dans son espace psychique. Je pense qu’il faut prendre très au sérieux un tel propos qui témoigne de nos difficultés actuelles : quand bien même nous pouvons enseigner tout un savoir issu de l’expérience et de nos engagements singuliers, nous nous heurtons nécessairement à cette zone de résistance.     Qui aujourd’hui supporte, voire même apprécie l’intrusion de l’autre, l’hospitalité à l’intrus, pour en faire un métier, ou une façon de vivre le métier ?
Nous pourrons toujours expliquer qu’en dehors de ce registre de la rencontre le travail devient fade et ennuyeux, pousse au désinvestissement et à l’asséchement du désir, rate totalement la dimension du soin psychique. Tout cela nous l’expérimentons chaque jour, nous pouvons aussi constater heureusement  que certains minoritaires s’y risquent avec nous, voire s’y plaisent ; mais que d’autres bien plus nombreux hélas s’en détournent !
Bien sur la responsabilité des politiques est immense qui pousse à la protocolisation et donc au désinvestissement. Mais la question nous revient de l’actualité des résistances au désir inconscient.   
Je ne parle plus aujourd’hui  de résistances au changement, car le changement permanent est maintenant devenu la langue de l’État, et ceux qui s’y opposent comme nous seraient des « has been ». J’ai également évoqué l’actuel, car je suis persuadé que nous participons que nous le voulions ou non à un changement profond des mentalités. C’est là que je rejoindrai mon intitulé d’imaginaire instituant, où vous aurez sans doute reconnu la conceptualisation de Cornelius Castoriadis. Nous sentons bien, et sans doute aujourd’hui plus qu’hier, l’historicité de nos pratiques, leur prise dans la grande Histoire, ses catastrophes et ses moments de reflux. Castoriadis a terminé son parcours philosophique en écrivant la « montée de l’insignifiance », et on peut dire qu’une fois de plus, il aura été assez visionnaire. Ce qui n’implique pas l’absence d’une contre-tendance et nous en sommes, ni que ce mouvement soit inexorable. Mais l’effacement progressif des différences entre la droite et la gauche de gouvernement, l’idée qu’il faille se résigner à un seul monde possible régi par les lois de l’économie néolibérale nous inciterait au retrait du politique. Voire même à un certain cynisme dont j’ai pu penser qu’il témoignait d’une mélancolisation-et ce n’est pas faux- mais c’est aussi la porte ouverte à une certaine perversion de la relation. Au sens de l’apathie que Georges Bataille signale dans son livre « l’Erotisme », comme la zone d’anesthésie recherchée par les grands libertins. On pourrait jouer sur ce mot, et l’entendre comme la privation de la passion, ou plutôt du pathique, du sensible et entrer ainsi dans cette zone que toute la phénoménologie nous désigne comme essentielle.
Notre modernité néolibérale nous pousse à l’apathie et, contrairement à ce qu’elle avance quand elle se prétend scientifique, elle est en fait tissée d’un imaginaire instituant tout à fait mortifère.
Car l’imaginaire instituant ou radical dont nous parle Castoriadis n’est pas nécessairement  orienté vers l’émancipation du sujet ou de la société. Il peut aussi nous conduire au pire comme cela s’est produit en des temps récents.
La grande nouveauté chez lui, c’est qu’il renonce très tôt à la croyance hégeliano-marxiste d’un prétendu sens de l’Histoire, une croyance à laquelle nous avons toujours bien du mal à renoncer.  
Le désir d’émancipation n’a pas d’âge mais s’actualise à chaque époque. Ceux qui ont promu la PI et le concept de Collectif ont d’arrache-pied, la nuit et le weekend, après le boulot,  forgé ces concepts en montrant qu’une praxis était possible ici et maintenant, sans attendre un quelconque grand soir.
Nous savons maintenant l’avenir funeste de ce type de révolution « faisant du  passé table rase », promettant le paradis sur terre, la fin des conflits et du règne de la nécessité ; nous savons les désastres provoqués, les massacres épouvantables commis au nom d’idéaux se présentant comme émancipateurs.
Si la révolution espagnole et la résistance antinazie en France  trament le moment d’émergence de la PI- comme chacun le sait ici- la suite ne pourrait se penser en dehors du contexte de la guerre froide et de l’empire du stalinisme sur la gauche française, la réalité terrifiante d’un terrorisme d’Etat que les uns et les autres découvraient peu à peu. Alors qu’il était dénoncé par trotskystes et libertaires très tôt avant-guerre, et analysé avec une pertinence incroyable par Castoriadis dès 1945, soutenu avec force par Socialisme ou barbarie fondé un peu plus tard avec Claude Lefort. Remarquons la méfiance vis-à-vis de la psychanalyse interdite dans toutes les dictatures, y compris bien sûr celles du glacis stalinien.
Notre actualité est contemporaine de celle de la chute du mur de Berlin, de l’effondrement de la statue de Lénine et du fétichisme monstrueux de son mausolée. D’où l’effondrement des PC en Europe, et l’inquiétude formulée par Jacques Hassoun dans son dernier livre, Actualités d’un Malaise, à propos de l’effondrement traumatique et silencieux des utopies révolutionnaires. N’y avait-il pas le risque d’une expansion indéfinie de l’ordre capitaliste détruisant jusqu’à l’espoir d’un quelconque changement ? N’y avait-il pas le risque aussi que les organisations ouvrières qui avaient permis un « passage des étrangers » ,  et leur insertion dans la société française par le biais des luttes anticoloniales et antiracistes, ne s’effondrent laissant libre cours à une résurgence monstrueuse de la suridentification aux emblèmes ancestraux ?
Nous y sommes, et les massacres commis par des mouvements fondamentalistes religieux qui se nourrissent du néolibéralisme, comme deux étoiles jumelles, sont venus faire régner la terreur au cœur même de l’Europe. Tant que cette terreur ne frappait qu’en Algérie, ou au Proche et Moyen Orient, elle pouvait paraitre exotique. Mais la mondialisation, les déportations de populations entières fuyant les massacres, ont refait surgir la réalité effective de la barbarie. Et des franges de la jeunesse maghrébine, trois générations après les indépendances, se fourvoient dans un djihadisme et une volonté de mourir et de faire mourir, gagnant à ces idéaux de mort d’autres franges de la jeunesse en panne de transcendance. D’autres se réfugient dans une auto-désignation « d’indigènes de la République » comme une fixation identitaire, tout en prônant un racisme virulent à l’égard « des juifs et des blancs » : comme si la notion de race n’avait pas perdu toute signification! Avec l’invention de la catégorie d’islamophobie qui remet la religion au cœur du débat politique. Ce qui ne peut qu’alimenter des guerres de religion qui viendraient remplacer les combats politiques émancipateurs.
Cette critique n’est pas nouvelle, mais il semble que cette lecture ethno-religieuse ait diffusé très largement des cercles qui auparavant étaient laïques ou anticléricaux. C’est chez quelques vieux militants trotskystes ou communistes que l’on trouve la critique du livre de Bouteldja (« Les blancs, les juifs et nous »), alors que bien d’autres semblent avoir banalisé son propos, et tiennent colloques et publications avec le PIR ou avec Tariq Ramadan, celui qui est « pour un moratoire sur la lapidation des femmes adultères ». Il a d’ailleurs témoigné de son ouverture en expliquant que cette sentence s’appliquait aussi aux hommes, pour montrer que la charia n’était pas misogyne!
Cette insistance du fait religieux, de toutes les religions, montrée par Jean Birnbaum dans son livre (« Un silence religieux »), constitue un des aspects inquiétants de la fabrique de l’idéal, et d’un imaginaire funeste qui coagule aujourd’hui « la masse organisée » au sens freudien de ce terme.
En ce qui concerne le djihadisme, Fethi Benslama a fait surgir cette figure du « surmusulman », montrant qu’elle témoignait d’une difficulté historique dans le passage de l’Islam à la modernité avec cette nostalgie du califat. Autrement dit qu’il s’agissait d’un phénomène à interpréter à l’entrecroisement de l’histoire, de la psychanalyse et de l’anthropologie.
De leur côté Pierre Dardot et Christian Laval poursuivent leur travail incessant pour penser le monde néolibéral. Leur livre « Un cauchemar qui n’en finit pas » procède d’une analyse rigoureuse de la construction européenne comme dispositif de plus en plus dictatorial, pour faire régner par le biais de la marchandisation, et de « la concurrence libre et non faussée », un dispositif qui pulvérise la démocratie en Europe. Nous avons vu comment la commission européenne jamais élue a pu défaire en toute opacité le gouvernement élu grec : une sorte de coup d’état qui peut se produire sans déplacer le moindre char ! Toute une oligarchie affirme ouvertement que les élections ne seront jamais respectées par la commission si les peuples prenaient la décision d’une politique contradictoire à l’ordre néolibéral.
La difficulté à l’issue de la lecture du livre, comme pour « la nouvelle raison du monde », c’est que nous nous trouvons confrontés à une difficulté redoutable: il n’y a pas de sortie aisée de ce règne de la marchandise puisqu’il s’agit d’une  « économie monde ». Aisément compatible avec l’Islam comme avec toutes les religions d’ailleurs ! 
Cet ordre des choses infiltre toutes les sphères de la vie sociale et les phénomènes de subjectivation, qui intériorisent ces logiques discursives dominantes. Nous n’avons plus, pour le meilleur et pour le pire, la consolation d’une pseudo-solution révolutionnariste consistant à renverser la table, comme voudraient  encore le faire les fascistes et les djihadistes, et quelques autres peut-être encore à l’ultragauche qui persistent dans un discours usé jusqu’à la corde.
Dardot et Laval concluent leur livre comme ils l’avaient fait pour Commun en misant sur la création et l’émergence d’un nouvel imaginaire.
Je cite p94 : « on ne  peut combattre le néolibéralisme qu’en opposant à son imaginaire un imaginaire alternatif, c’est-à-dire un imaginaire qui doit être à la hauteur de celui qu’il veut supplanter en s’élevant jusqu’à la proposition d’une forme de vie désirable. Il n’y a que la puissance d’un imaginaire pour faire naitre le désir de transformer le monde ».
Autrement dit les praxis instituantes ne se soutiennent que d’une relance de l’imaginaire qui ne saurait se circonscrire aux limites d’un établissement, d’un secteur professionnel ou même d’un pays. Ce qui est vertigineux, c’est de constater à quel point toute la vie sociale est infectée par ce discours et ces pratiques violentes et antidémocratiques. Un totalitarisme nouveau est en train de naitre sous nos yeux, incompatible sur le fond avec le désir inconscient, la psychanalyse et la PI. On aurait pu croire à un dérapage local quand le centre Artaud a commencé à prendre des coups, mais il n’y a qu’à constater les décisions, et non plus seulement les menaces contre le packing, les inspections ARS dans les services de pédo-psy pour voir s’il n’y a pas de psychanalyse planquée dans les coins.
Parler de pratiques émancipatrices et d’utopie concrète ne saurait donc s’envisager de façon naïve et sereine, en croyant que la force des arguments, le soutien des patients et des familles vont suffire contre une telle adversité. La psychanalyse et la PI redeviennent très clairement un combat politique, même si nombre de professionnels l’ignorent ou veulent encore l’ignorer pour se protéger de cette inquisition explicite.
Raison de plus pour faire de la politique mais aussi pour penser ce qui nous arrive, et reprendre les catégories de pensée, les concepts qui nous ont été utiles jusque-là.
Je pense que c’est cette nécessité qui m’a poussé à lire Dardot et Laval, à lire Castoriadis sur leur conseil, à également discuter avec MJ Mondzain. Chacun nous invite à revisiter cette catégorie de l’imaginaire très discréditée par un certain lacanisme institué. Car il me parait essentiel de penser la PI et la situation de la psychanalyse de notre époque, en procédant par superposition de discours hétérogènes, en examinant ce qui parait caduc et ce qu’il s’agit de revisiter. Et en soulignant les points de convergence et les points de dispute.
Ce qui me parait caduc, et que Casto pulvérisait dès les années 70, c’est l’idée de structure anhistorique en psychanalyse ; comme Davoine et Gaudillière nous en parlaient sur le plan clinique depuis des années ; et comme nous le constations depuis longtemps avec les patients à Artaud et ailleurs. 
Alors que nous cherchions à nos débuts la forclusion des noms du père et les stigmates de la psychose dans le langage, que nombre d’analystes continuent d’ailleurs à rechercher pour se contenter d’un diagnostic de structure, la praxis au centre Artaud, mais aussi celle de cliniciens comme Davoine ou Benedetti et bien d’autres, nous ont montré le caractère dynamique, processuel des configurations cliniques. Du moment que nous quittons la position de l’observateur, c’est-à-dire de l’aliéniste, pour rentrer dans la danse du transfert psychotique, en étant ainsi affectés dans notre psychisme et notre corps, touchés par des sensations et des excitations, qu’il s’agit de rapporter au transfert. J’ai d’ailleurs été étonné en lisant Casto (cf l’article passionnant de Chimères, repris dans « Fait et à Faire ») à quel point il avait gardé une posture clinique traditionnelle se souciant peu du contre-transfert, comme si son intérêt réel pour la psychose avait surtout été un intérêt épistémologique. Pas de point de contact retrouvé non plus avec la PI : ce qui reste énigmatique, car il y avait tout de même peu d’écart entre Tosq et lui au niveau politique en 45.
Mais créer St Alban et une révolution  psychiatrique à partir de l’expérience du POUM n’est pas de même nature que de créer Socialisme ou Barbarie, et de s’attaquer à l’ensemble des problèmes sociaux. Ça peut faire sourire de prétendre faire la révolution mondiale en étant une vingtaine, mais les élaborations produites nous restent et leur aspect prédictif, visionnaire  est tout à fait impressionnant.
Il est probable également que la récusation théorique du magistère de Lacan l’ait considérablement éloigné de Jean Oury, et vice et versa !
Pourtant l’enjeu de la création ex nihilo, de l’émergence et du surgissement aurait dû les rapprocher. Et rien ne nous empêche aujourd’hui de tenter d’articuler l’un avec l’autre, de chercher des correspondances sans prétendre à des équivalences. Il est remarquable que très tôt Tosq se soit soucié de l’humus, de la brande, ce que développe Oury dans « Hiérarchie et sous-jacence ». Qu’il redéveloppe dans son séminaire sur la Décision l’essentiel de ce qu’il va argumenter dans Création et Schizophrénie autour de la gestaltung. Ce que l’on retrouve fort bien articulé dans son dernier ouvrage publié par les Ed D’Une sur « les concepts primaires de la schizophrénie ». Rappelons les traductions qu’il propose de ce concept emprunté à la phénoménologie : forme formante, enforme du grand Autre, lieu ou plutôt pré-lieu de « la fabrique du pré ». Oury ne va cesser de tricoter ces concepts phénoménologiques faisant appel à la pure spéculation ou à la sensation, à la poésie, aux avancées des créateurs comme Klee, Cézanne ou Giacometti, avec les concepts créés par Lacan. Ce qui peut s’entendre dans la logique de son transfert à Lacan. Remarquons l’écart pourtant irrémédiable que cette construction aura créé avec les lacaniens orthodoxes, et sans doute avec Lacan lui-même comme il le reconnait parfois au passage avec regret.
Il aura maintenu jusqu’au bout l’ensemble de la métapsychologie lacanienne, en tentant de la mettre en correspondance avec les découvertes de sa praxis. Pourtant l’importance de l’imaginaire, celui de la création et du surgissement de la forme, parait au centre de toutes ses préoccupations et ce pendant tout son parcours. Y compris dans ses hypothèses fondatrices sur le désir et le transfert chez le sujet psychotique, sur le transfert dans le Collectif, sur l’invention progressive du concept de Collectif comme nous l’a montré O.Apprill.
Comment ne pas constater l’enjeu complexe d’un imaginaire de groupe qui ne saurait se limiter à l’imaginaire de prestance et de rivalités spéculaires ?
Comment dans de telles conditions pratiques soutenir que l’imaginaire équivaudrait au spéculaire comme l’a longtemps soutenu Lacan ? Je rappelle l’extension de ce concept chez Castoriadis qui au-delà de l’imaginaire théâtral ou narratif exploré par Octave Mannoni dans « clés pour l’imaginaire », évoque l’imaginaire de la composition musicale. Je le cite :
« Il y a des objets olfactifs, des objets tactiles qui sont au début, beaucoup plus importants que les objets visuels... Une des grosses inadéquations de la conception de l’imaginaire chez Lacan est sa fixation sur le scopique. Pour moi, si l’on parle des étapes élaborées, l’imagination par excellence est l’imagination du compositeur musical (que j’ai voulu être). Tout d’un coup surgissent des figures qui ne sont pas du tout visuelles. Elles sont essentiellement auditives et cinétiques-car il y a aussi le rythme. Il y a un merveilleux extrait d’une lettre de MOZART, où il décrit comment il compose. Comme tout compositeur qui se respecte il compose évidemment dans sa tête, et il dit cette chose hallucinante : lorsque le morceau est terminé, il est tout étalé dans sa tête dans sa consécution. »
Ce qui me parait difficilement contestable : avec la création, quelle que soit sa nature, en l’occurrence avec la musique, nous quittons de fait toute possibilité scopique immédiate. La création est de l’ordre d’un imaginaire qui met en jeu le corps et le rythme, la sensation et le sensible. Toutes catégories qui ne se laissent pas appréhender directement par l’algèbre lacanien, à moins de tordre vraiment les concepts. Un peu comme le fait Octave Mannoni avec virtuosité, développant l’imaginaire de « l’autre scène » à partir de la métapsychologie de la croyance, s’appuyant sur la Verleugnung (déni, démenti, désaveu, répudiation) qu’il va chercher dans l’article de Freud sur le fétichisme(1927).Je cite : « La foi s’est mise à concerner l’existence de Dieu, du moins en apparence. Il suffit de lire la Bible pour voir que les Juifs croyaient en l’existence de tous les dieux-ils leur faisaient même la guerre. Mais ils ne gardaient leur foi qu’à un seul. La foi, c’était leur engagement inconditionnel »
Vous entendez les distinctions qu’il opère, mais aussi les passages nécessaires entre croyance, imaginaire et symbolique. Ce qui l’oblige à mettre du jeu entre les instances lacaniennes, et donc à les transformer de façon implicite. 
Les hypothèses de Castoriadis sur l’imaginaire me paraissent encore plus fécondes et audacieuses, désencombrées de toute pensée héritée, ce qui n’implique pas que nous récusions comme il le fait la quasi-totalité des autres théoriciens de la psychanalyse.
Il nous faudrait quitter le religieux et la guerre de religions autant que faire se peut.
En tout cas l’intuition d’un fil directeur entre l’imaginaire germinatif et radical (à entendre à la racine du sujet) et le projet utopique d’autonomie, c’est-à-dire d’émancipation de toute tradition héritée me parait vraiment à l’ordre du jour. Comme il l’est à vrai dire depuis que nous avons quitté une société hétéronome. Ce qui aura d’ailleurs permis entre autres l’émergence de la psychanalyse et des sciences humaines.
Casto a raison de souligner le fait que les personnes viennent en analyse pour demander un soulagement de leur souffrance, même si  au-delà du symptôme, elles  butent sur leur douleur d’exister, préalable logique à toute vie désirable. Que cette praxis soignante dans le sens d’une « guérison psychanalytique » (au sens que lui confère N.Zaltzmann), doit se distinguer du projet d’autonomie. Il aurait paru légitime qu’un sujet analysé ait plus de capacité critique pour se sortir de la tradition héritée. Force est de reconnaitre l’optimisme démesuré de la Kulturarbeit freudienne, impasse dont N.Zaltzmann a témoigné dans son livre ultime « L’esprit du Mal ». Là où Freud misait sur un progrès, une élévation de l’esprit humain, par le biais de chaque analyse effectuée, Casto comme Zalztmann sont bien obligés de constater qu’il n’en est rien : le travail analytique au un par un a certes des effets sur chaque sujet mis en contact avec son désir inconscient. Mais n’a en rien limité la barbarie nazie, la dictature actuelle néolibérale, et  ne saurait remplacer l’action politique résolue pour une démocratie qui reste à venir, support nécessaire pour l’a/venir de la psychanalyse et de la PI.
Que serait donc aujourd’hui l’utopie à reconstruire, qui se passerait  de toute terre promise, de tout paradis sur terre où couleraient le lait et le miel, comme dans la promesse biblique ? Ce nouvel imaginaire tissé d’une contre-culture, construite en ce qui nous concerne sur notre praxis institutionnelle, s’appuie en premier lieu sur nos pratiques de démocratie directe dans les clubs et dans les collectifs de PI. Et d’une certaine manière cette construction se fait au quotidien dans la pratique de nombre d’équipes, dans la création de clubs et de GEM, dans la fondation du TRUC (Terrain pour le rassemblement et l’utilité des clubs). Tout cela sur fond d’une résistance de plus en plus violente à la mise en acte du désir inconscient.
L’imaginaire instituant du quotidien, ce serait cette décision à renouveler à chaque franchissement. Manière de souligner l’inachèvement nécessaire du projet : que serait un projet achevé sinon un projet mort ?
Mais c’est aussi cette marche en avant au rythme que se fixe chacun, chaque collectif pour affronter le temps et l’espace. En refusant l’accélération folle du néolibéralisme, ou la marche en cadence militaire ou religieuse de la masse organisée. Sans cette utopie, ce mirage nécessaire porté par l’illusion, nous ne pourrions imaginer une vie désirable, et soutenir cet autre imaginaire qui nous permet ici et maintenant de construire du Commun, d’en faire l’étoffe du quotidien de nos Collectifs.

Patrick Chemla