dimanche 27 novembre 2016

"Le sous-bois des insensés. Une traversée avec Jean Oury" Recension de Marie-Odile SUPLIGEAU

« Le sous-bois des insensés.
Une traversée avec Jean Oury».
Film documentaire de Martine Deyres[1]

- « Qui est-ce, le monsieur qui parle-là ?» interpellait timidement une jeune professionnelle, aux premières images de ce documentaire, projeté à l’initiative d’une association de la FIAC. Témoigner dans l’actuel -selon toutes les modalités possibles- des mouvances de psychothérapies et pédagogies institutionnelles n’est pas vain, puisque le nom même de la chose, ses références majeures (politiques, psychanalytiques), les trajectoires de ses figures porteuses, son acteur le plus médiatisé, sont en passe de devenir inconnus, innommés, inidentifiés. À la fois béance dans nos mémoires, notre historicité commune et héritage séquestré, retranché, malgré sa luxuriance et d’où s’initie, pourtant et désormais, la transmission.

La vie quitta Jean Oury[2]« le monsieur qui parle-là », ou bien il quitta la vie, à 90 ans. L’enlacement singulier, au fil du montage des témoignages d’Oury et des captures d’images de La Borde, l’urgence et la force de l’ouvrage conservatoire de Martine Deyres nous offre, tant une poursuite du dialogue pour ceux qui eurent à faire à l’homme, qu’une découverte intriguée et curieuse, pour l’ignorance ou l’innocence de générations bridées, voire quasi-empêchées d’accès à ce corpus théorico-pratique dont ils sont les légitimes descendants et bénéficiaires.

L’homme fait don d’un chantier de jeunesse, d’un déjà-reçu en commun : - « J’étais à St Alban[3] avec Tosquelles[4] et toute cette bande là[5] », et don de sa poursuite obstinée, obsédante, toujours collective[6] de la tâche initiée avec les « bizarres de la psychiatrie… au jour le jour, la nuit la nuit… 60 années à La Borde… Moi qui n’aimait pas la campagne j’ai été servi ! »[7]

La clinique de La Borde : une référence majeure pendant plus d’un demi-siècle, pour les courants d’analyse institutionnelle de la psychiatrie française et étrangère. - « La Borde ? Pas mal ! C’est un lieu de vie, pas de soins ici ? »hésitait un des personnages contrôleur des qualités du lieu, après avoir librement déambulé dans la clinique. Ou, dans la bouche d’un acolyte évaluateur ou accréditeur : - « Votre hôpital de jour, c’est l’équivalent d’un service après vente ? ». Ou l’affirmation monstrueuse : – « Y a pas de transfert chez le psychotique. » Oury laissait libre cours à sa virulence : -- « Des salauds, des dangereux, ces psychanalystes, ces universitaires qui enseignent ça ! Si y a pas de transfert, c’est-à-dire de désir, on peut faire n’importe quoi de ces moins que rien : les laisser à l’abandon, les enfermer ». Sans cesse, de mille manières, il s’insurgeait, éthiquement agrippé à la « moindre des choses »[8], ce seuil en-deça duquel on abandonnerait le registre de l’humain.

L’indignation de Jean Oury –facette de son legs- va sourdre sans restriction aucune, à disposition de qui peut s’en saisir pour desserrer les nouages princeps des aliénations sociales et transcendantales : fouillis-trésor de concepts déversés de son intarissable corne d’abondance, dite « boîte à outils », à charge pour chacun, là où il opère, de percevoir ses nécessités propres et de refaçonner son outillage technique, intime et collectif. Ainsi : « la précarité de la vie quotidienne » -faut oser !- pour remédier à la banalité du mal, non pas la négligence ou la maltraitance des malades mentaux, mais « la permanente nécessité de… », d’éviter le rétablissement de clôtures, matérielles ou cliniques, de camps de concentration –faut oser !-. « Veillance ou vigilance », insiste encore l’homme vouté, paupières alourdies, presque closes. Importations jamais taries de concepts raffinés, glanés aux champs de brillants philosophes, littérateurs, schizophrènes, psychiatres et autres soignants-soignés, ou montreur de marionnettes, au fil de voyages, à l’appui d’œuvres d’art enchâssées en leur contexte. C’est un démonstratif, modeste et abstinent : ses interlocuteurs en tremblent, s’apercevant qu’Oury chercheur et destructeur d’évidences, sourire en coin et œil malicieux, vient d’apprendre d’eux, discrètement... ce qu’ils ne savaient guère : - « Il faut avoir des bonnes manières », assure l’écouteur impénitent, généreux, et tenant du diagnostic (étymologiquement : gnose commune) préalable au prendre soin. L’art de penser l’autre sur l’humus des mots de tout un chacun (en « constellations »), traités par la « distinctivité » synonyme de hiérarchisation. De la distinction à n’en plus finir : entre les rôles, statuts et fonctions, dans les subtilités de l’ « Ambiance », de « L’être-là », de la fonction d’accueil, ou encore du « semblant » lacanien, de ce qui élaborerait du sens et ferait lien social, quand l’insensé, lui, s’épuise à la recherche de l’origine du signifiant, et quand quelques mandatés-interprètes se glorifient au grand jeu de la signification.

Dire surtout, la pierre angulaire de l’édifice matériel et discursif (ce sous-bois, cette « brande ») dans laquelle déambule Jean Oury : « le club thérapeutique », soit le droit (pour les internés) de s’associer. Pratique des clubs qui, d’une part, ruine le distingo politiquement délétère soignés/soignants, ouvre accès pour chacun à la citoyenneté ordinaire, à ses instances et son exercice, et qui d’autre part traite, prend en compte des manifestations inconscientes « déplacées », c’est-à-dire là où elles prennent places en leurs déplacements.

Que s’est-il passé pour en arriver-là, entre les gaies volontés désaliénistes de l’après-guerre et les détresses actuelles de la psychiatrie, dénoncées par Jean Oury ? Un chapitre essentiel à ouvrir, même si nous n’en n’avons pas le loisir ici. La métaphore de cette intrigue sera, à La Borde et à l’écran, l’épuisement du vieil homme-qui-parle s’acharnant littéralement à la tâche, soutenant de son expérience et de sa fatigue l’épreuve du dire, du dit, de l’entendu et de l’écoute, de l’acte. La multiplicité et la puissance de ses références théoriques forgent la réflexion, la décision, les pratiques dont elles s’inspirent et se réclament, et bluffent, désarment les critiques paresseuses, les qualifications malveillantes de « doux rêveurs utopistes de ceux de La Borde ».

Parmi les tours de force de Martine Deyres : sa complicité avec l’art associatif des discours du « monsieur qui parle-là », art dans lequel Jean Oury passa maître. Complicité fuitant dans ses maitrises à elle (et collaborateurs), celles des images, du cadrage, des sons et sonorités, du montage : des dehors vus du dedans ; des dedans vus du dehors ; pire : des captures d’images dans le reflet des fenêtres (omniprésentes). Discordances des fonds sonores d’avec leurs sources ou supports : le chant des oiseaux, des insectes, les mots de résidents invisibles, raisonneurs, hurleurs en crise, clamant leur malheur, ou bien en intense observation muette. Vacillement des perceptions -et de la raison- du spectateur troublé jusqu’au risque de désincarnation en « insensés du sous-bois » : - « C’est qui moi (la dame ou le monsieur) qui regarde ces silhouettes, entend ces phrases ? », manière de dire que ce documentaire appel débat. Obligatoirement…

Marie-Odile SUPLIGEAU
Août 2016.
Paru dans "INSTITUTIONS n° 58"


Signe de reconnaissance à Martine Deyres,
à la réussite de son entreprise, un contact :
« Les films du  Tambour de soie »
04 91 33 35 75
Pour diffuser, bien entendu.



[1] Cette note est également proposée à la revue « Institutions », n°58/Automne 2016.
[2] Médecin psychiatre et psychanalyste, né le 5 Mars 1924. Fondateur et directeur de la clinique psychiatrique de « La Borde », Cour-Cheverny (41), de 1953 à sa mort le 15 Mai 2014.
[3] Hôpital psychiatrique de la Lozère
[4] Dr François Tosquelles (1912-1994), psychiatre d’origine catalane, réfugié en France fuyant la guerre civile espagnole. Il impulsa, avec ses collègues de HP de St Alban des pratiques et réflexions qui basèrent le devenir des mouvances dites (à compter de 1952) « psychothérapies institutionnelles ».
[5]  « bande », dont rend compte, pour partie, les publications en cours « Actes du GTPSI » ; éditions D’Une, ainsi que « Une avant-garde psychiatrique. Le moment Gtpsi (1960-1966) ;Olivier Apprill ; éd. Epel.
[6] Parmi les très nombreuses personnes qui se trouvèrent liées à cette aventure labordienne, nommer à minima, Félix Guattari.
[7] Pour le passage de St Alban à La Borde, voir revue « Institutions - Hors série Jean Oury », n° spécial Mars 2016 – « L’inconnu ou le piano », de Flore Pulliero (p. 15).
[8] Une des formules par laquelle Oury se plaisait à qualifier la psychothérapie institutionnelle. Et documentaire –remarqué-, réalisé en 1996, par Nicolas Philibert, sur la fête annuelle de la clinique de La Borde et titré : « La moindre des choses ».