dimanche 5 mars 2017

La barbarie au nom de Dieu. Wassyla Tamzali.

Pour que tous les jours soient le 8 mars. 

 « Il y a 21 ans, le 28 février 1994 Katia Bengana était assassinée parce quelle refusait de se voiler. Elle avait 17 ans. J'ai écrit ce texte pour un livre collectif qui n'a pas été réalisé. C'est un hommage au courage de Katia et aux femmes qui résistèrent . Cette résistance des femmes autant que leurs sacrifices ne furent pas reconnus puisque, à ce jour la Nation ne reconnait pas leurs droits à l'égalité et à la liberté. On peut même dire que si les islamistes n'ont pas réussi à prendre le pouvoir ils ont pris une large, sinon majoritaire, place dans la société en imposant leur idéologie sexiste et discriminatoire contre les femmes. Marginalisé aujourd'hui le combat des femmes reste pourtant une des clé du devenir de notre pays. "


La barbarie au nom de Dieu.
Lettre à Katia Bengana, assassinée le 28 février 1994 à Meftah en Algérie par un jeune islamiste parce qu’elle refusait de porter le voile.
Wassyla Tamzali

C’étaient des temps désertés par la Loi et la Foi. Le pays était à feu et à sang. Les islamistes privés de leurs chefs s’étaient répandus dans les villes et les montagnes, métastases incontrôlables et mortelles. Au prétexte de leur soumission à Dieu, ils se transformaient peu à peu sous nos yeux incrédules en monstres méconnaissables. Ils formaient des escadrons de la mort, faisaient la loi et semaient la terreur. Le Front Islamique du Salut et ses partisans privés de leur victoire électorale dévoilait peu à peu sa nature hideuse. Le pays s’enfonçait dans la guerre civile, le voisin tuait le voisin, le frère son frère, la douleur et l’effroi s’installaient dans le regard des mères. Nos vies entrèrent dans l’ère de la barbarie et se marchèrent au pas, au son des bottes et des Allah Akbar. La mort survint de tous côtés. De sombres nuées se levaient à l’horizon et empestaient l’air.
Cette année 1994 les murs des villes s’étaient couverts de tracts signés par le GIA, le bras armé du FIS, ordonnant sous peine de mort aux filles et aux femmes de se voiler dans les rues, les écoles, les bureaux, les hôpitaux, les champs, les maisons ; jusque devant leur miroir et au fond de leur couche s’ils avaient pu. Ils ne toléraient les femmes, de l’âge nubile à la ménopause, que conforme à leurs phantasmes. 1994 culmina dans l’horreur et l’indicible. Les femmes devinrent les cibles de violences collectives décuplées par la fragilité de leurs corps et l’effroi de leurs regards. L’ivresse des instincts sexuels refoulés dans l’âme des assassins donnait libre court à la barbarie humaine. S’ouvrit alors la longue liste des crimes innommables aux relents de femmicides. Toutes nous vivions sous cette menace du simple fait d’être des femmes, enfants et adolescentes comprises. Jusque-là les islamistes choisissaient leurs victimes pour ce qu’elles faisaient, - écrire, filmer, penser, chanter -, et des femmes avaient déjà été assassinées à ce titre, mais en 1994 c’est parce que c’étaient des femmes, des enfants-filles, des adolescentes que les fanatiques religieux les assassinaient, les violaient, les esclavageaient. Voilées ou pas ! - Dans ces villages où furent accomplis des actes de barbarie en série (viols, kidnapping, tortures, éventrement…) n’étaient-elles pas toutes voilées ces femmes, ces filles, ces petites filles ? Les barbares avaient trouvé au sein de la religion qui berça notre enfance sous l’œil bienveillant de nos proches de quoi sacraliser leur haine des femmes. La haine du sexe des femmes faudrait-il dire puisqu’ils nous niaient toute humanité. Ils voulaient nous obliger à porter une marque distinctive et ségrégationniste, un voile sur les cheveux, un voile pour dévoiler, désigner aux regards de tous notre sexe. Une manière de réduire nous réduire à notre être érotique, et de nous déshumaniser.

Cette volonté de mettre en avant si explicitement, avec violence et exclusivement leur appartenance sexuelle, cette pratique est le premier pas d’une marche séculaire pour déshumaniser les femmes. Le premier qui théorisa, inscrivant ainsi au profond de l’imaginaire sexiste « la chose » est un des pères de la nouvelle église, le premier de la longue liste qui est Saint Paul dans sa lettre aux femmes corinthiennes ; en des termes troublants. 
« … Je vous félicite de vous souvenir de moi en toute occasion, et de conserver les traditions telles que je vous les ai transmises. Je veux pourtant que vous sachiez ceci : le chef de tout homme, c'est le Christ ; le chef de la femme, c'est l'homme ; le chef du Christ, c'est Dieu. … Tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte fait affront à son chef… Mais toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef ; car c'est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu'elle se fasse tondre !  Mais si c'est une honte pour une femme d'être tondue ou rasée, qu'elle porte un voile !
L'homme, lui, ne doit pas se voiler la tête : il est l'image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l'homme. Car ce n'est pas l'homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme,
Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance, à cause des anges. Pourtant, la femme est inséparable de l'homme et l'homme de la femme, devant le Seigneur. Car si la femme a été tirée de l'homme, l'homme naît de la femme et tout vient de Dieu. Jugez par vous-mêmes : est-il convenable qu'une femme prie Dieu sans être voilée ? La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas qu'il est déshonorant pour l'homme de porter les cheveux longs ? Tandis que c'est une gloire pour la femme, car la chevelure lui a été donnée en guise de voile. Et si quelqu'un se plaît à contester, nous n'avons pas cette habitude et les églises de Dieu non plus. »
Les donneurs d’ordre étaient tombés dans l’abîme du temps, ils rejoignaient dans leurs aveuglements les croyances les plus souterraines. Adeptes de Saint-Paul plus que de leur Prophète Mohamed, ils érigeaient en totem la chevelure, psalmodiaient et légiféraient sur les poils et les sécrétions des femmes afin de subvertir les lois les plus naturelles et donner libre court à leur sexualité prédatrice.
À l’entrée de l’opulente vallée de la Mitidja, Blida la ville des Roses était devenue un haut lieu de la barbarie. Les fous de Dieu régnaient en maîtres sur les alentours qu’ils disaient avoir libérés. C’est là que se trouvait Meftah, à moins de 100 km d’Alger, une petite ville sans histoire jusqu’à ce que …
Le 28 février 1994 un très jeune islamiste, entouré sans doute d’une bande de jeunes gens à lui en tous points semblables, à peine plus âgé que toi, a tiré sur toi Katia.
Puis s’enfuyant.
Tu avais refusé de te voiler. Et tu disais à voix haute pourquoi tu refusais. Ces créatures à l’esprit déséquilibré et à l’âme barbare étaient convaincues de leur droit de commander à ta vie Katia et à toutes celles qui passaient à leur portée. Ils étaient hantés par cette « vérité » absolue qui magnifiait leurs instincts sexuels archaïques, leurs désirs prédateurs au nom d’un Dieu sanguinaire et vengeur, un Dieu qui haïrait les femmes et qu’ils disaient être le Dieu de l’islam. Il suffisait qu’une seule résiste pour les plonger dans un monde de pensées infernales aux odeurs de sang et de mort venues de l’au-delà, de dessous la terre du monde habité. Ils allaient, soudés par la même obsession servants aveugles d’un Dieu réinventé, puisant dans un livre qu’ils ne comprenaient pas. Ils t’ont sacrifiée à leur ordre démentiel.

Jusqu’à la mort tu t’es dressée contre le délire de ces créatures. Tu les connaissais, tu les croisais dans les rues, à la sortie de l’école, des magasins, ils te harcelaient. Ils erraient depuis des jours et des jours, de plus en plus pressants, menaçants. « Des voyous » dira ton père. Hélas bien plus que ça, des monstres programmés pour tuer et qui prenaient le temps d’assurer la réussite totale de leur besogne en commençant par assujettir par la peur la population. Ils inventaient et imposaient des lois de leur fabrication à la Cité. Les habitants de feignaient depuis le commencement de croire que ce qui arrivait était passager, et qu’il suffisait d’attendre et de faire le dos rond.

Dans toutes les villes les habitants faisaient le dos rond. Un pays au dos rond. Nous étions des milliers et des milliers à faire le dos rond, alors ceux qui refusaient de se courber étaient vite repérables. On les tua quand debout ils essayaient de nous passer un peu de leur courage. À Meftah comme ailleurs, les hommes avaient courbé l’échine laissant toute la place à la barbarie. Dans la petite ville de cet immense pays qui se disait « le pays des hommes libres » voulant ainsi se persuader qu’il était le pays des hommes courageux, où s’était-il arrêté dans le courage tant revendiqué ? Sur ton visage enfantin Katia, tes épaules graciles et dans tes yeux qui regardaient bien en face le danger et qui resteront à jamais ouverts comme un reproche vivant à ceux qui n’ont rien vu venir, qui n’ont pas voulu voir, qui n’ont rien fait pour arrêter la tragédie en route depuis si longtemps vers cette ville à toutes les autres pareilles.
Meftah, une ville insignifiante que ta mort nous jeta au visage le 28 février 1994. Je ne suis jamais allée à Meftah, je n’irai jamais à Meftah de peur de ne rien voir, de peur d’être le témoin encore une fois du travail du temps qui peu à peu lisse notre quotidienneté en une mer étale et nous fait retomber dans « une normalité » grise et hideuse alors qu’il nous faut garder vivant au cœur, frémissant devant nos yeux, le souvenir de la barbarie ; pour ne pas y replonger.

Ton assassin avait tiré à bout portant avec un fusil à canon scié. Je ne sais pas très bien ce que cela veut dire canon scié, mais qu’importe, il a tiré et s’est enfui te laissant allongée sur le trottoir dans une mare de sang, rouge comme le rouge des œillets de la couronne d’œillets et de marguerites blanches que quatre jeunes hommes porteront solennellement sur ta tombe. Ils marchent près de ton père, dans ce film de la BBC qui fit le tour du monde et que je vis sur un écran de télévision dans un couloir des Nations Unies où les diplomates cherchaient les mots pour condamner ces crimes. Ils coupaient en quatre pour ne pas offenser les musulmans et leurs représentants qui se gardaient bien de condamner les crimes faits au nom de l’islam ! Misère de la politique, impuissance devant le chagrin inextinguible.
Triomphe de la barbarie.

vendredi 6 janvier 2017

PROGRAMME LA CRIEE Année 2016 – 2017 Jeudi 30 MARS 2017 à 21h00 centre Artaud marie-José Mondzain Philosophe

Programme 2016 - 2017
La Criée

L’imaginaire dans la clinique


Nous avons, les années précédentes, travaillé sur « le Collectif à venir », ce qui nous a conduit à relire plusieurs séminaires de Jean Oury, mais aussi à revisiter la catégorie de l’imaginaire. L’enjeu des « praxis instituantes » pour reprendre le terme de Dardot et Laval, nous a renvoyés à une première lecture de l’élaboration de Cornelius Castoriadis. Celui-ci produit très tôt la catégorie de l’imaginaire radical, à entendre dans ses deux acceptions : à la racine du sujet, mais aussi dans  son inscription dans les « productions imaginaires du social-historique ». Là où Lacan mettait le symbolique, puis le Réel, au cœur de la problématique du sujet, Castoriadis place donc l’imaginaire radical, manière de se détacher très tôt du structuralisme, de tout déterminisme, et de ce qu’il  appelle « la pensée héritée ». Il s’agit d’un tout autre imaginaire que celui du stade du miroir, puisqu’il évoque entre autres pour l’expliciter la possibilité d’envisager une composition musicale. Il s’agirait d’explorer cette piste de travail mais aussi toutes celles qui nous viennent de notre clinique des psychoses et des états-limites. De fait de nombreux auteurs, dès lors qu’ils se sont confrontés à la clinique, ont produit d’autres conceptions de l’imaginaire : que l’on pense au « premier rassemblement » (coming together) de Winnicott, à  l'espace imaginaire de l'autre scène exploré par Octave Mannoni, à la gestaltung de Oury, et à bien d’autres. Depuis longtemps nous nous y trouvons à notre tour confrontés quand il s’agit de restaurer « l’image inconsciente du corps » abimée d’un patient, sa capacité à rêver, à s’ouvrir à la possibilité de l’amour. L’importance que nous accordons à la narrativité, mais aussi aux productions plastiques des patients, à leur accès à un espace imaginaire fait partie de notre souci quotidien. Notre propre capacité à rêver, fantasmer ce qui se joue dans l’espace du transfert ne saurait se réduire au seul registre du symbolique, alors que nous nous préoccupons de l’ambiance, du sensible et du tact. Enfin nous ne pouvons plus depuis longtemps penser ce qui se joue pour un sujet sans tenter de l’articuler avec ce qui se passe dans le Monde, et  donc aux « productions imaginaires du social-historique ». Est-ce une autre manière d’envisager la « double aliénation », concept crucial de la PI ? Sans doute, mais en insistant aussi sur la nécessité actuelle de repenser notre réalité clinique et institutionnelle en prise avec une « nouvelle raison du monde » néolibérale, engendrant une vision réifiée des sujets en souffrance, productrice d’un imaginaire comptable, marchand, où chacun se trouve mis en concurrence avec tous.

Il nous resterait donc à inventer un  autre imaginaire qui permette au sujet de soutenir une utopie concrète se passant de toute terre promise comme de toute réconciliation du sujet avec lui-même. Sans cette utopie, ce mirage nécessaire porté par l’illusion, nous ne pourrions imaginer une vie désirable, ce qui est une des conditions indispensables pour un travail  qui élabore avec la psychanalyse le rapport du sujet à son désir inconscient inaccessible.

                                                                                               Patrick CHEMLA



Bibliographie  :

- Cornelius  Castoriadis : L’institution imaginaire de la société, Points, aux éditions Seuil 1975
- Piera Aulagnier : la violence de l’interprétation, aux éditions PUF 2003, première édition en 1975.
- Jean Oury : Séminaire « la décision » (republication à venir aux éditions d'Une) et séminaire « Création et Schizophrénie », aux Editions Galilée 1989.
- Donald Winnicott Jeu et Réalité, aux éditions Gallimard 2015.

Textes sur l’imaginaire dans le blog de la Criée :

- Claude Spielmann : "Danger d'Exillusion l'Illusion Resistante"
- Radmila Zygouris : « Fata morgana »
- Octave Mannoni : « Clefs pour l'imaginaire ou l'autre scène »
- Olivier Grignon : « Le réel de l'illusion » extrait de son livre « Le Corps des Larmes », aux éditions Calmann-Lévy 2002.
- Articles et interviews de Castoriadis sur le blog de la Criée (http://lacriee51.blogspot.fr/)

- Livres de Arnaud Tomes :
1  Cornelius Castoriadis, «  L’imaginaire comme tel », avec une très bonne introduction  pédagogique à la pensée de Cornelius  Castoriadis (aux éditions Hermann 2007)
2 Cornelius  Castoriadis : l’Imaginaire, le Rationnel et le Réel, aux éditions Demopolis 2015.
                                                                      

Conférences – débats


Prochaine conférence de La CRIEE le :


Jeudi 30 MARS 2017 
à 21h00 centre Artaud
marie-José Mondzain
Philosophe
  "Confiscation Des mots, des images et du temps" 
Essai (broché) édition Les liens qui libèrent
 Confiscation  





Jeudi 27 avril 2017
A 21h00 au centre Artaud
Carlos PARADA
Psychiatre
viendra présenter son livre
« Toucher le cerveau, changer l'esprit »
                                                Editions : Puf

Samedi 27 mai 2017
14h30 au centre Artaud
Radmila ZYGOURIS
Psychanalyste et co-fondatrice de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse
Dessines-moi un monde !
L'adulte : "Je n'arrive pas à dessiner le monde"
L'enfant : "Je n'ai pas dit le monde, j'ai dit un monde!"
Site avec tous ses textes publiés :

Jeudi 22 Juin 2017
A 21h00 au centre Artaud
Georges ZIMRA
Psychanalyste
viendra présenter son livre
« Les pouvoirs de l'excès : éloge de l'infini »
                                    Editions : Berg International

Jeudi 29 Juin 2017
A 21h00 au centre Artaud
Pierre DELION
Psychiatre et Psychanalyste
AVEC
Patrick COUPECHOUX
Journaliste
viendront présenter leur livre
« Mon combat pour une psychiatrie humaine »
Editions : Albin Michel


Séminaires de la CRIEE à 21h00 au centre Artaud


Séminaire introductif :  Le Lundi 14 Novembre 2016
Ouverture du séminaire de la Criée : 
L’imaginaire dans la clinique : texte ici

Séminaires en 2017 les :
15/05 et le 12/06  à 21h

Séance exceptionnelle le 15 mai 2017 :
 avec Christophe Chaperot
Psychiatre et Psychanalyste
à propos du livre

"Salomé et son Psychiatre"
                                               Editions l'Harmatan 2015

Ces séminaires s’inscrivent dans les enseignements du Cercle Freudien. 

Lien meeting des 39 :  Politique et Poétique : « L'enfance Effacée ?…Résister, Inventer» :  http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=8317

  
Utopsy fait sa rentrée, lien vers le blog : 
http://www.utopsy.fr/

dimanche 27 novembre 2016

"Le sous-bois des insensés. Une traversée avec Jean Oury" Recension de Marie-Odile SUPLIGEAU

« Le sous-bois des insensés.
Une traversée avec Jean Oury».
Film documentaire de Martine Deyres[1]

- « Qui est-ce, le monsieur qui parle-là ?» interpellait timidement une jeune professionnelle, aux premières images de ce documentaire, projeté à l’initiative d’une association de la FIAC. Témoigner dans l’actuel -selon toutes les modalités possibles- des mouvances de psychothérapies et pédagogies institutionnelles n’est pas vain, puisque le nom même de la chose, ses références majeures (politiques, psychanalytiques), les trajectoires de ses figures porteuses, son acteur le plus médiatisé, sont en passe de devenir inconnus, innommés, inidentifiés. À la fois béance dans nos mémoires, notre historicité commune et héritage séquestré, retranché, malgré sa luxuriance et d’où s’initie, pourtant et désormais, la transmission.

La vie quitta Jean Oury[2]« le monsieur qui parle-là », ou bien il quitta la vie, à 90 ans. L’enlacement singulier, au fil du montage des témoignages d’Oury et des captures d’images de La Borde, l’urgence et la force de l’ouvrage conservatoire de Martine Deyres nous offre, tant une poursuite du dialogue pour ceux qui eurent à faire à l’homme, qu’une découverte intriguée et curieuse, pour l’ignorance ou l’innocence de générations bridées, voire quasi-empêchées d’accès à ce corpus théorico-pratique dont ils sont les légitimes descendants et bénéficiaires.

L’homme fait don d’un chantier de jeunesse, d’un déjà-reçu en commun : - « J’étais à St Alban[3] avec Tosquelles[4] et toute cette bande là[5] », et don de sa poursuite obstinée, obsédante, toujours collective[6] de la tâche initiée avec les « bizarres de la psychiatrie… au jour le jour, la nuit la nuit… 60 années à La Borde… Moi qui n’aimait pas la campagne j’ai été servi ! »[7]

La clinique de La Borde : une référence majeure pendant plus d’un demi-siècle, pour les courants d’analyse institutionnelle de la psychiatrie française et étrangère. - « La Borde ? Pas mal ! C’est un lieu de vie, pas de soins ici ? »hésitait un des personnages contrôleur des qualités du lieu, après avoir librement déambulé dans la clinique. Ou, dans la bouche d’un acolyte évaluateur ou accréditeur : - « Votre hôpital de jour, c’est l’équivalent d’un service après vente ? ». Ou l’affirmation monstrueuse : – « Y a pas de transfert chez le psychotique. » Oury laissait libre cours à sa virulence : -- « Des salauds, des dangereux, ces psychanalystes, ces universitaires qui enseignent ça ! Si y a pas de transfert, c’est-à-dire de désir, on peut faire n’importe quoi de ces moins que rien : les laisser à l’abandon, les enfermer ». Sans cesse, de mille manières, il s’insurgeait, éthiquement agrippé à la « moindre des choses »[8], ce seuil en-deça duquel on abandonnerait le registre de l’humain.

L’indignation de Jean Oury –facette de son legs- va sourdre sans restriction aucune, à disposition de qui peut s’en saisir pour desserrer les nouages princeps des aliénations sociales et transcendantales : fouillis-trésor de concepts déversés de son intarissable corne d’abondance, dite « boîte à outils », à charge pour chacun, là où il opère, de percevoir ses nécessités propres et de refaçonner son outillage technique, intime et collectif. Ainsi : « la précarité de la vie quotidienne » -faut oser !- pour remédier à la banalité du mal, non pas la négligence ou la maltraitance des malades mentaux, mais « la permanente nécessité de… », d’éviter le rétablissement de clôtures, matérielles ou cliniques, de camps de concentration –faut oser !-. « Veillance ou vigilance », insiste encore l’homme vouté, paupières alourdies, presque closes. Importations jamais taries de concepts raffinés, glanés aux champs de brillants philosophes, littérateurs, schizophrènes, psychiatres et autres soignants-soignés, ou montreur de marionnettes, au fil de voyages, à l’appui d’œuvres d’art enchâssées en leur contexte. C’est un démonstratif, modeste et abstinent : ses interlocuteurs en tremblent, s’apercevant qu’Oury chercheur et destructeur d’évidences, sourire en coin et œil malicieux, vient d’apprendre d’eux, discrètement... ce qu’ils ne savaient guère : - « Il faut avoir des bonnes manières », assure l’écouteur impénitent, généreux, et tenant du diagnostic (étymologiquement : gnose commune) préalable au prendre soin. L’art de penser l’autre sur l’humus des mots de tout un chacun (en « constellations »), traités par la « distinctivité » synonyme de hiérarchisation. De la distinction à n’en plus finir : entre les rôles, statuts et fonctions, dans les subtilités de l’ « Ambiance », de « L’être-là », de la fonction d’accueil, ou encore du « semblant » lacanien, de ce qui élaborerait du sens et ferait lien social, quand l’insensé, lui, s’épuise à la recherche de l’origine du signifiant, et quand quelques mandatés-interprètes se glorifient au grand jeu de la signification.

Dire surtout, la pierre angulaire de l’édifice matériel et discursif (ce sous-bois, cette « brande ») dans laquelle déambule Jean Oury : « le club thérapeutique », soit le droit (pour les internés) de s’associer. Pratique des clubs qui, d’une part, ruine le distingo politiquement délétère soignés/soignants, ouvre accès pour chacun à la citoyenneté ordinaire, à ses instances et son exercice, et qui d’autre part traite, prend en compte des manifestations inconscientes « déplacées », c’est-à-dire là où elles prennent places en leurs déplacements.

Que s’est-il passé pour en arriver-là, entre les gaies volontés désaliénistes de l’après-guerre et les détresses actuelles de la psychiatrie, dénoncées par Jean Oury ? Un chapitre essentiel à ouvrir, même si nous n’en n’avons pas le loisir ici. La métaphore de cette intrigue sera, à La Borde et à l’écran, l’épuisement du vieil homme-qui-parle s’acharnant littéralement à la tâche, soutenant de son expérience et de sa fatigue l’épreuve du dire, du dit, de l’entendu et de l’écoute, de l’acte. La multiplicité et la puissance de ses références théoriques forgent la réflexion, la décision, les pratiques dont elles s’inspirent et se réclament, et bluffent, désarment les critiques paresseuses, les qualifications malveillantes de « doux rêveurs utopistes de ceux de La Borde ».

Parmi les tours de force de Martine Deyres : sa complicité avec l’art associatif des discours du « monsieur qui parle-là », art dans lequel Jean Oury passa maître. Complicité fuitant dans ses maitrises à elle (et collaborateurs), celles des images, du cadrage, des sons et sonorités, du montage : des dehors vus du dedans ; des dedans vus du dehors ; pire : des captures d’images dans le reflet des fenêtres (omniprésentes). Discordances des fonds sonores d’avec leurs sources ou supports : le chant des oiseaux, des insectes, les mots de résidents invisibles, raisonneurs, hurleurs en crise, clamant leur malheur, ou bien en intense observation muette. Vacillement des perceptions -et de la raison- du spectateur troublé jusqu’au risque de désincarnation en « insensés du sous-bois » : - « C’est qui moi (la dame ou le monsieur) qui regarde ces silhouettes, entend ces phrases ? », manière de dire que ce documentaire appel débat. Obligatoirement…

Marie-Odile SUPLIGEAU
Août 2016.
Paru dans "INSTITUTIONS n° 58"


Signe de reconnaissance à Martine Deyres,
à la réussite de son entreprise, un contact :
« Les films du  Tambour de soie »
04 91 33 35 75
Pour diffuser, bien entendu.



[1] Cette note est également proposée à la revue « Institutions », n°58/Automne 2016.
[2] Médecin psychiatre et psychanalyste, né le 5 Mars 1924. Fondateur et directeur de la clinique psychiatrique de « La Borde », Cour-Cheverny (41), de 1953 à sa mort le 15 Mai 2014.
[3] Hôpital psychiatrique de la Lozère
[4] Dr François Tosquelles (1912-1994), psychiatre d’origine catalane, réfugié en France fuyant la guerre civile espagnole. Il impulsa, avec ses collègues de HP de St Alban des pratiques et réflexions qui basèrent le devenir des mouvances dites (à compter de 1952) « psychothérapies institutionnelles ».
[5]  « bande », dont rend compte, pour partie, les publications en cours « Actes du GTPSI » ; éditions D’Une, ainsi que « Une avant-garde psychiatrique. Le moment Gtpsi (1960-1966) ;Olivier Apprill ; éd. Epel.
[6] Parmi les très nombreuses personnes qui se trouvèrent liées à cette aventure labordienne, nommer à minima, Félix Guattari.
[7] Pour le passage de St Alban à La Borde, voir revue « Institutions - Hors série Jean Oury », n° spécial Mars 2016 – « L’inconnu ou le piano », de Flore Pulliero (p. 15).
[8] Une des formules par laquelle Oury se plaisait à qualifier la psychothérapie institutionnelle. Et documentaire –remarqué-, réalisé en 1996, par Nicolas Philibert, sur la fête annuelle de la clinique de La Borde et titré : « La moindre des choses ».

mardi 18 octobre 2016

"L’éthique : un levier pour réinventer une psychiatrie humaine !" Intervention Ethique Villejuif octobre 2016 Klopp Serge

Intervention Ethique Villejuif octobre 2016 Klopp Serge

L’éthique : un levier pour réinventer une psychiatrie humaine !
  
En préambule je voudrais remercier les organisateurs de m’avoir invité et rappeler que vu le temps qui m’est donné, je vais forcément apparaître caricatural dans certains de mes propos qui nécessiteraient d’être plus explicités et illustrés d’exemples, mais nous n’en aurons pas le temps.

Jamais il n’a été autant question d’éthique qu’aujourd’hui. Et jamais notre société dans tous ses domaines n’a été aussi peu éthique. Au point que lorsque j’entends parler de mise en place d’un groupe d’éthique, je me demande quels reculs éthiques sont en train de se mettre en place.
En effet, le fait que l’on ait institutionnalisé les comités éthiques, cela ne laisse-t-il pas croire que les réflexions éthiques sont réservées aux spécialistes, aux experts du Comité Ethique ?
Cela ne risque t-il pas paradoxalement d’amener les soignants à faire l’économie d’une réflexion éthique personnelle singulière et donc à banaliser les pratiques non éthiques ?
Le fait que les comités Ethiques soient composés d’un nombre fermé de membres désignés cela n’est-il pas en soi une aberration éthique ?
L’éthique n’exigerait-elle pas plutôt de faire de ces espaces des forums permanents d’échanges et de disputes ouverts à tous. Dont l’objectif ne serait pas de définir les bonnes pratiques, mais de constamment mettre au travail la réflexion et le doute des soignants sur leur propre pratique individuelle et collective, afin de tendre à mettre en adéquation cette pratique dans les conditions réelles où nous nous trouvons avec les valeurs que nous défendons ?
Cela me semble d’autant plus indispensable que nous nous trouvons dans un mouvement de la société qui tend de plus en plus systématiquement à la réification, la « chosification », d’une part importante de la population.
Cette réification, dans le champ de la santé mentale, opère particulièrement par la concordance de 2 démarches qui se renforcent l’une l’autre :
  • La démarche sécuritaire
  • La démarche qualité
A savoir aussi que ces démarches se fondent sur le dévoiement de sens des concepts de sécurité et de qualité.
La sécurité c’est l’absence de sentiment de danger, ce qui permet au sujet de s’engager dans le travail et de prendre des risques.
A contrario, le sécuritaire est fondé sur le présupposé que nous serions tous et constamment en danger et sur le mythe du risque zéro. Pour se mettre en œuvre sur la durée il nécessite d’entretenir le sentiment de danger. Il est donc antinomique avec la recherche de sécurité.
La qualité c’est un processus qui vise à obtenir un résultat optimum concret dans les conditions concrètes singulières où j’opère. J’ajouterai que celui qui s’inscrit dans ce processus est en constante recherche d’amélioration en voyant comment toujours mieux adapter son action et ses outils dans ces conditions concrètes.
Or, la démarche qualité ne s’occupe que de la mise en œuvre  formelle de ce qui est qualifié de « bonnes pratiques » et qui est formalisé par un protocole.
La démarche qualité ne vise pas à m’amener à rechercher un résultat optimum dans les conditions concrètes où j’opère ; quitte à me départir du protocole.
Or, on sait que c’est le savoir faire fondé sur l’expérience qui se détache du protocole qui nous permet d’obtenir une qualité de soins. Ce savoir faire est bien supérieure au protocole protocole.
La démarche qualité vise en fait à vérifier la qualité du suivi des protocoles et non la qualité des soins que reçoit le patient.
Ainsi, lorsque l’on va identifier un risque, on va élaborer un protocole censé réduire ce risque. Souvent, ce protocole va être en contradiction avec la clinique mise en œuvre jusqu’à présent. Mais la logique du protocole doit primer sur la clinique. Cela vient donc entraver le soin.
Au début c’est à la marge, on s’y résigne, considérant que ce n’est pas fondamental. Mais cette démarche est fondée sur le risque zéro qui n’est jamais atteignable. Cela ne suffit jamais. Il reste toujours du danger potentiel qui vient nourrir le sentiment d’insécurité et amener à renforcer le protocole dans le sens sécuritaire.
Prenons par exemple le problème des crises d’agitation.
Pour y faire face on augmente considérablement le recours à l’enfermement et à la contention. Ce qui amène à augmenter le nombre de chambres d’isolement.
Mais ça ne suffit pas. On va parfois ajouter des caméras.
Et ça ne suffit encore pas. On va considérer qu’il faut augmenter le nombre d’UMD.
Et ça ne suffit toujours pas. On va créer des UPID et des USIP.
Mais ça ne suffira jamais !
Or, au fur et à mesure que l’on intègre ces protocoles on s’éloigne de la logique clinique au profit de la logique sécuritaire.
Et finalement cela empêche le soin. C’est un assèchement du soin !
D’ailleurs, j’ai parlé de crise d’agitation. Aujourd’hui on ne parle plus d’agitation, mais de violence. Ce qui n’est absolument pas la même chose.
Dans ce contexte, on le voit le patient est de plus en plus réifié. Sa subjectivité est niée parce qu’il est rabattu à son symptôme. Mais les soignants aussi sont réifiés, puisque eux aussi ne sont plus que les opérateurs du protocole et n’ont plus à s’interroger sur le sens de ce qu’ils font. Je dirai même qu’il leur est interdit de s’interroger, puisque s’ils le faisaient, cela les amènerait à se défaire de ces protocoles.

Tout cela montre qu’il n’a jamais été aussi nécessaire d’avoir une démarche éthique pour préserver et développer la place de l’humain dans tous les champs de la société et particulièrement ceux de la santé et plus précisément celui de la psychiatrie et la santé psychique.

L’éthique est une réflexion sur notre pratique. C’est une démarche à la fois individuelle et collective. Elle interroge mon action. Mon action au sein d’un groupe ayant le même objet - en l’occurrence c’est le soin - et l’action du groupe.
L’éthique en soi ne veut rien dire. Le bourreau aussi peut être éthique.
Même les nazis ont développé une éthique des einsatzgruppen sur le front de l’Est. Ils étaient recrutés pour leur capacité à obéir froidement et ne devaient pas être aveuglés par la haine des juifs et des sous hommes slaves. Il leur était interdit de faire preuve de cruauté excessive. Non par humanisme, mais parce qu’il s’agissait d’une action industrielle, systématique qui ne supportait pas que les opérateurs s’interrogent d’une manière ou d’une autre sur ce qu’ils faisaient. C’est d’ailleurs ce qu’a développé Eichman lors de son procès.
On voit là où peut mener l’éthique dans un système réifiant poussé à son extrême.

Donc avant de vouloir savoir si notre action est éthique, posons nous d’abord la question de l’objet et du sens de notre mission. Notre mission est-elle de normaliser les populations et les comportements en traitants les symptômes qu’il faut éradiquer ou est-il avant tout de soigner des Sujets en souffrance ?

De même la politique de Secteur est souvent réduite à sa dimension de quadrillage des populations et comme disait Lucien Bonnafé de carte Michelin. Ce qui, avant tout accueil se réduit à une question, habite-il bien dans mon Secteur, ou pas ? S’il n’habite pas mon Secteur, je ne vais pas l’accueillir en lui donnant simplement l’adresse du secteur dont il dépend. Ce qui administrativement est tout à fait justifié. Mais éthiquement ? C’est en tout cas ce questionnement éthique qui m’a guidé lors de la création de « L’Espace ados 9/10 », en accord avec le Dr René Bérouti, puis le Dr Dominique Brengard, chefs de service du 3ème secteur de psychiatrie infanto juvénile de Paris. Nous avons pris l’option d’y accueillir tous les ados qui s’y présenteraient et ensuite si nécessaire de les accompagner vers leur Secteur de référence. Ca change tout !
Le secteur c’est avant tout l’articulation entre deux principes philosophiques, la continuité des soins et la proximité. Ce qui permet d’articuler ces deux principes c’est la clinique du lien.
En fonction de la manière dont nous allons nous situer entre traiter un symptôme ou soigner un sujet,  la conception que nous allons avoir de nos actes, et surtout la manière dont ils vont nous affecter ou pas va être radicalement différente. Cela va même modifier la nature de ce qui va nous affecter.
Reprenons l’exemple de la crise d’agitation.
Si je me situe dans la normalisation des comportements, la pacification des services, je serais centré sur la violence.
Si lorsque j’interviens le patient ne se calme pas immédiatement, je vais être amené à gèrer la violence. Je suis immédiatement centré sur la violence. Violence dont je suis puis être potentiellement victime. Je vais donc me défendre en établissant un rapport de force qui me sera favorable. Je vais « arracher » très vite mon PTI[1] pour appeler le « renfort » et emmener le patient en chambre d’isolement.
Si cette intervention s’est faite sans dommage parmi les soignants, nous aurons été efficaces et auront correctement fait notre travail. Si quelqu’un a été blessé ou insulté, nous aurons été victimes de l’agression du patient. Ce qui justifiera le maintien en isolement, voir la mise sous contention. Donc ce qui va m’affecter c’est le sentiment d’avoir été victime d’une agression. Cela se traduira d’ailleurs fréquemment par un « fiche d’évènement indésirable ».

Si je me situe dans le souci de soigner le Sujet, je n’aurai pas la même lecture, ni le même vécu. Si je n’arrive pas à apaiser le patient et suis amené à « arracher », ce qui va me préoccuper c’est ma responsabilité en tant que soignant de n’avoir pas su intervenir en amont pour contenir et apaiser psychiquement l’angoisse du patient. Sachant que ma capacité à contenir psychiquement ce patient, sera fonction de la qualité du lien transférentiel que moi j’aurai tissé  avec lui. C’est pourquoi il est primordial de profiter des petits moments lorsqu’on le croise dans le couloir pour lui glisser un petit mot. Ne serait-ce qu’un bonjour, accompagner de l’esquisse d’un sourire.
Mais même l’arrivée du renfort doit avant tout avoir une fonction contenante de l’angoisse.  Cela doit avant tout permettre d’apaiser le patient. Lui permettre de se poser, sans forcément avoir recours à la chambre d’isolement. Ce qui de tous temps a posé problème et créé des disputes entres infirmiers. Puisque pour certains, si on appelle le renfort, ce n’est plus pour discuter c’est pour le « boucler ».
Et, si malgré tout, il faut en passer par la chambre d’isolement, je vais agir pour le sortir le plus rapidement possible. Pour cela je vais aller le voir fréquemment pour refaire du lien transférentiel.
Si dans cette séquence quelqu’un est blessé, cela va me toucher d’autant plus que je sais que c’est de ma responsabilité. Si j’étais intervenu plus tôt, quand il était encore temps, cela ne serait pas arrivé.
Dans cette démarche, il ne s’agit pas de nier le danger, mais de le resituer dans son contexte.
Aujourd’hui on focalise sur la violence et sa gestion. Quand j’étais élève infirmier, on ne m’a jamais parlé de violence. On m’a parlé de « crise d’agitation », symptôme de l’angoisse du psychotique.
Crise d’agitation que j’avais à prévenir en allant au devant du patient qui « monte » pour l’apaiser. Et on m’a appris et dit que « si t’attends trop longtemps, il y aura de fortes chances que tu te prennes une baffe. Mais ce sera de ta responsabilité. A toi de savoir être suffisamment contenant pour que cela n’arrive pas. C’est ça le boulot d’infirmier en psychiatrie ! »
Alors on va me dire « oui, mais à l’époque vous étiez plus nombreux » Eh bien non, pas forcément ! Quand j’étais infirmier à Maison Blanche, dans les années 80,  nous étions 16 infirmiers de jour pour 50 patients. Aujourd’hui à Ville Evrard l’UHTP[2] de mon Service compte 13 IDE et 4 AS pour 27 patients. Le nombre d’ASH était le même. A Ville evrard comme à Maison Blanche il y a une équipe spécifique de nuit. Et auparavant à Sarreguemines lors de mes études d’infirmier, je ne me souviens plus du nombre exact d’infirmiers, nous devions être un peut moins de 20 ISP, pour les trois équipes, sans ASH, puisque c’était encore le cadre unique et le ménage, comme les toilettes était effectué par les infirmiers.
Par contre nous avions plus de temps pour nous occuper des patients, puisque nous n’étions pas accaparés par toutes ces traçabilités qui embolisent tellement le temps soignant.
Mais comme je le disais, la démarche qualité considère qu’il est plus important de tracer des actions que l’on fait mal que de prendre le temps de bien faire les choses, quitte à ne pas avoir le temps de tout tracer.
Ce qui a pour effet de laisser croire que le règlement est plus important que le cadre thérapeutique. Le règlement c’est le règlement ! Chacun doit s’y plier et nous sommes là pour le faire respecter. Du coup on croit que le cadre c’est le règlement.
Or, le cadre doit permettre de prendre en charge le patient et nécessite si nécessaire d’être adapté au moment psychopathologique de chaque patient.

Il y a quelques années notre ami Jean Claude Pénochet, alors Président du SPH a déclaré : « Quand une équipe a peur il est certains que le médecin va prescrire des contentions. » Ajoutant « la contention est un indicateur de la bonne ou de la mauvaise santé de la psychiatrie. Plus la psychiatrie va mal, plus la contention sera utilisée. »
Aujourd’hui, la psychiatrie va très mal !
Mais, l’éthique, telle que je l’ai développée peut permettre d’inverser la tendance pour retrouver le chemin permettant d’inventer une psychiatrie humaine.
Parce que, au contraire des « bonnes pratiques » protocolisées, modélisées, réifiantes, l’éthique est une base indispensable - mais pas suffisante ! - de la construction d’une psychiatrie humaine.
Pas suffisante, parce que justement ce n’est pas automatique…
Contrairement à ce que nous annonce mensongèrement la démarche qualité, la réflexion éthique ne nous garanti pas de trouver une solution acceptable. J’ai bien plus souvent le sentiment d’être nul que de faire ce qu’il faut. Mais je continue à réfléchir et à chercher pour y tendre.
Mettre en œuvre une clinique fondée sur l’éthique du soin, suppose avant tout et ce n’est pas rien par les temps qui courent, un engagement personnel et une confrontation de mon engagement au collectif.
Mais, comme m’a permit de le conceptualiser mon autre ami Hervé Bokobza, cet engagement doit être tempéré par le doute et stimulé par la prise de risque.
Si je n’ose pas prendre de risque je vais être tétanisé. Je ne pourrais rien inventer. On sera dans la reproduction de l’immobilisme thérapeutique. C’est d’ailleurs ce qu’induit la protocolisation de nos actes.
A contrario, si je ne doute pas et pense que ce que je fais est toujours la bonne attitude pour le patient, je vais être dans la toute puissance. Le patient sera mon objet d’expérience, comme un rat de laboratoire. Si ça marche, je serai génial, si j’échoue, ce ne sera qu’une expérience qui aura échoué. Ce que représente si bien le Dr House de la série télévisée. Il est devenu un modèle de cette médecine réifiante ou le patient disparaît derrière le traitement d’une symptomatologie atypique.
C’est en fait cette fameuse formule « bénéfice risque ». Mais où justement il ne s’agit pas d’évacuer le risque ou de le faire supporter par le patient qui en acceptant est censé choisir l’option thérapeutique, alors qu’il n’en a pas la compétence. Mais bien d’assumer la prise de risque en faisant tout pour que celle-ci soit la plus limitée possible.
Afin d’être bien compris jusqu’à présent j’ai surtout insisté sur des situations critiques. Mais pour moi l’éthique ne se limite pas aux situations limites. Ce n’est pas qu’un garde-fou. Elle doit nous amener à réfléchir sur tout ce que nous faisons.
Par exemple dans l’UHTP de mon service depuis 2 ans les soignants ont recommencé à faire des sortie avec les patients, ça peut-être des sorties, cinéma, bowling, au marché de Chelles, au château de Champ sur Marne, etc…
C’est déjà très bien, par rapport à ces services où il ne se passe plus rien, dans le quotidien du patient hospitalisé.
Pour cela en général, ce sont 2 soignants qui se proposent d’organiser une sortie. Ils vont commencer à définir où ils vont aller. Ce que je nomme le « quoi ». Puis ils vont les jours précédent la sortie choisir les patients susceptibles d’y participer. Ce que j’appelle le « qui ». Et parfois, lorsqu’il est difficile de trouver les indications médicales, permettant de maintenir la sortie,  ils vont expliquer leur choix en argumentant le choix des patients par des indications thérapeutiques. Ce que j’appelle le « pourquoi ».
Or, à mon sens cette question du « quoi », « qui » et « pourquoi » n’est pas neutre et l’éthique doit nous permettre de remettre ces questions dans le bon ordre.

Ce n’est pas la même chose de partir du fait qu’on va faire une sortie au bowling, et à partir de là de voir qui, parmi les patients hospitalisés à ce moment, est susceptible de pouvoir y participer, que de partir du fait qu’on va faire une sortie avec Mr ou Mme Machin. Même si c’est au bowling. Parce que si on part de Mr Machin se pose d’emblée la question de ce qu’on cherche à travailler sur le plan du lien transférentiel.
D’un côté on va considérer que ce qui est thérapeutique - puisqu’il s’agit forcément de sorties thérapeutiques - c’est le bowling, ou la sortie en soi. Et que les patients comme les soignants sont interchangeables. D’un autre côté on va considérer que la sortie n’est qu’un prétexte. Ce qu’on nomme aussi une médiation thérapeutique. Et que ce qui compte c’est la qualité du lien relationnel que j’établi avec le patient. Ce qu’on nomme aussi le transfert.
Pour poser autrement la question éthique.
Est-ce que cette sortie je ne la fait que pour mon plaisir, ou pour justifier que je suis un bon soignant ? Ou est ce que je fait cette sortie, parce que je considère que cliniquement elle est essentielle ?
Ce qui n’empêche absolument pas de se faire plaisir. Au contraire, mon expérience m’a prouvé que dans ces cas, mon plaisir était bien plus intense, puisqu’au plaisir de la sortie en soi s’est ajouté celui de l’échange interhumain.
Ce type de clinique nécessite impérativement des soignants qu’ils se sentent en sécurité pour qu’ils puissent s’engager dans une recherche permanente de l’amélioration de la qualité de leurs prises en charge.
Ce qui suppose que l’on en finisse avec la démarche qualité fondée sur le sécuritaire et que l’on supprime la Haute Autorité de Santé qui n’a pas d’autre vocation que de développer cela.
Je disais précédemment que les situations où je me trouve nul et en échec, sont certainement bien plus nombreuses que celles où j’ai eu un éclair de génie, me donnant la solution. La question c’est comment lorsqu’on est dans ce sentiment d’échec, ou plutôt le plus souvent d’impasse, peut-on continuer à réfléchir pour en sortir.
Et là Hervé Bokobza, m’a donné un truc. Il m’a dit « dans ces cas pose toi ces trois questions/
Je n’y arrive pas :
Parce que je ne peux pas
Parce que je ne sais pas
Parce que je ne veux pas
Et quelle que soit la réponse, vois comment trouver une solution qui te permette d’avancer vers l’objectif, sans pour autant que ce soit idéal. » Il s’agit le plus souvent de trouver un compromis provisoire, en évitant absolument la compromission et surtout le renoncement !
Si individuellement et collectivement les soignants se posaient plus souvent ces questions peut-être que nous retrouverions un peu plus de sens. Peut-être éviterions nous certaines situations difficiles. Et par là, peut-être commencerions nous déjà à inventer et mettre en œuvre la psychiatrie humaine de demain.
Si par exemple après chaque mise en isolement et en contention - qui je le rappelle ne sont admises qu’en tout dernier recours - on se posait la question pourquoi n’avons-nous pas pu faire autrement ?
Est-ce parce que nous ne pouvions pas ?
Parce que nous ne voulions pas ?
Parce que nous ne savions pas ?
Je gage que cela serait bien plus efficace que tous les registres pour réduire à terme le recours à ces extrémités.
Mais pourquoi ne nous posons nous pas cette question ?
Est-ce parce que nous ne pouvons pas ?
Est-ce parce que nous ne savons pas ?
Ou est-ce parce que nous ne voulons pas ?
Je laisse chacun d’entre nous y répondre en son fort intérieur et avec son équipe…



[1] PTI : Protection du Travailleur Isolé, dispositif que portent la plupart des soignants (parfois obligatoire !) de la taille d’un portable, doté d’une goupille qui si elle est déclenchée va  alerter toutes les personnes portant ce dispositif.
[2] UHTP : Unité d’Hospitalisation Temps Plein ; IDE : Infirmier(e) Diplomé(e) d’Etat ; AS : Aide Soignants ; ASH : Agent des Services Hospitaliers, chargés du ménage ;ISP : Infirmier de Secteur Psychiatrique